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HISTOIRE
DE
J ACQUE-AUGUSTE
DE THOU
TOME SECOND.
HISTOIRE
UNIVERSELLE
DE
JACQUE-AUGUSTE
DE T H OU,
Depuis 1543. jufqu'en 1607,
TRADUITE SUR L'EDITION LATINE DE LONDRES,
TOME SECOND.
1550,
Ï555-
A LONDRES.
M. D C e. XXXI V.
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SOMMAIRES
DES LIVRES
CONTENUS DANS CE SECOND VOLUME.
SOMMAIRE DU LIVRE VIL
L'Empereur tache de dtfpofer Ferdinand fin frère , elr '
fis enfans y à renoncer h V Empire en faveur de fon ^^^^ fils. L'archiduc Maximilien reVient promptement dEfipa- gne y pour s'y oppoficr. Il amené ayec lui Buhaçon parent du Roi de Fe^ i ce qui donne fujet à l'auteur de parler des Royaumes de Fe^y de Maroc , de Tremefien y de Tunis y de leurs anciens Rois y i^ de ces régions d'Afrique, L'origine i^ le progrès des Cher ifs. Ils font périr la race des anciens Rois. Dijfintion entre les Cher ifs y ce qui allume la guerre entre Oatas , le Roi de Fe^ isr le Cher if Mahamet, Oatas efi fait prifionnier. Le Cher if fie mocque de ce Prince y fious une apparence d'humanité y ^ fie rend maître de Fe^. Guerre de Mehedia y entreprifie par Jean de Vega , yiceroi de Sicile. Deficription du Royaume de Tunis, Prifie de Monafîier, Frife de Mehedia, Reyolte de Soliman y jeigneur de ïifie '— de Gehcs y ^ tributaire de l'Empereur, André Doria pour- ï J 7 ^ * fiuit le Corfiaire Dragut y qui youloit entrer dans cette Ifle, Tom. II. a
i*
i\ SOMMAIRES.
Le Grand Seigneur , pour fe yen'^er des injures ^f/il ayolt Henri 11. y^^^^'j- l année précédente y fait équiper une flot e. Elle prend ^ ^ ' d'abord la route de Sicile , enfuite celle de Malthe , iT def- cend enfin en Afrique. Elle ajfiége Tripoli ^ <(T le prends On impute aux François la perte de cette place, L'Auteur prouye que cejl une calomnie.
SOMMAIRE DU LIVRE VIII,
EDit de r Empereur touchant le Concile, "Diète de ISfu^ remherg , aufujet de la guerre de Ma^dehourg. Veni'^ pereur traite enyain ayec Jonfiere pour la fucce^ion detEm^ pire. Les Luthériens font inquiétés. Traité fait ayec ceux de Magdehour^. L'EleSîeur Maurice fait une alliance fe-* crctte ayec le Roi , par rentremife de FEyeque de Bayonne^ Les Princes intercèdent auprès de l'Empereur y pour la li- berté du Landgraye de Heffe, Le Roi nefl pas d'accord ayec le Pape y touchant les affaires du Concile, Il écrit aux Prélats afjemhlés a Trente, Di fours de Jacque Amyot ah" hé de Bello^ane au Concile de Trente, Le Parlement Vm- fie un Edit y qui défe?id de porter de l'argent à Rom.e pour rimpetration des Bénéfices, Pour adoucir le Pape au fujet de cette Ordonnance y on pour fuit les Hérétiques, Les Suif- fes ne fe yeulent pas foùmettre à l'autorité du Concile, Les Proteftans y enyoyent des Ambajfadeurs, Le Roi fait al- liance ayec Ottayio Farnefe, Commencement de la guerre de Parme, Son fucc}s, L' Empereur <ts" le Roi publient à ce fujet plufieurs écrits pleins d'animofité. Frédéric de Gon- ^ague fomme le duc de Ferrare y au nom de l' Empereur y de îm rendre Reggio, La Alirandole a/Jiégée par les Impériaux,
SOMMAIRES. iij
Origine de la maifon des Pics. Le Roi 6^ l'Empereur fe ^^^ font la guerre en Lombardie y <CT dans les Payis-Bas. Le Henf i IL Pajje ennuyé de cette guerre , enyoye le cardinal Carpi à M 5 ^• l'Empereur ^ ^ le cardinal Verallo en France , en qualité de Légats. Les pouyoirs de celui-ci font portés au Parle- ment y iT enregiftrés ayec les mêmes re/lriBions que ceux de fes prédéceffeurs. On y en ajoute d autres à caufe de l'Edit publié contre les Notaires Apoftoliques, Troubles en .Angleterre, Le duc de Sommer fet régent du Royaume a la. tête tranchée. Le duc de ]S[orthumherland Je Veut rendre tnaître du Royaume. Mort de Martin Bucer :> d André Ai- dât y de Marc- Antoine Flaminio , de Jean-Baptifle del Mon^ te y <<j^ de Joachim Vediano,
SOMMAIRE DU LIVRE IX.
T Roubles en Hongrie. Defcription de ce Royaume. Le Roi Louis eft tué à Mohac^. Jean Zapoli prend le titre de Roi ^ <ts difpute a Ferdinand le droit de cette fuc- cejfion, Etienne fils de Jean Zapoli <tT dlfabelle ,fœur de Sigifmond Augufte y roi de Pologne ^ fuccede à fon père, George Martinufe <^ la Reine-mere lui font laiffes pour tuteurs par le feu Roi. Origine , mœurs <tjr qualité^ de Mar- tinufe, La guerre eft allumée entre le Roi Ferdinand (jr la Reine Ifabelle. V Empereur donne le titre de Marquis de Caflano a Jean-Baptifte Ca/ialdo. Il l'oiyoyeafon fcre pour commander fon armée. Traité de Paix fait entre la Reine Ifabelle er Ferdinand , par l'entremife de Martinufe, Il fe rend odieux aux deux partis. Cette paix occajîonne la guerre du Turc, Lefucch de cette guerre. Lippe efprife <sr repnfe. • a ij
•
iv SOMMAIRES.
- Mdrt'mufe c[l fait Cardinal, Il fe rend fufpeSl, On cônjpire
Henri II. co?itre lui , CT // eft ajfajfmé par l'ordre de Ferdinand. Sa ^ ^ ' mort eft ^^enj^ée, Prife de ^eghedtn , qui eft repris, André Battori eft fait Vaiyode de Tranjihanie, Laurent Lojfonck^ obtient le Comté de Temefvyar. Exploits du Bâcha Maho^ met y <^ d'Etienne Faivode de Moldavie. Le Vaiyode efl mis en fuite, Temef\}\^ar eft repris par les Turcs, Ils font périr indignement LoffoncJg , contre la foi promife , pour fe ycnger de ce qua Lippe Caftaldo nayoit pas tenu a Oliman la parole qui lui ayoit été donnée. Lippe eft mal défendue par Bernard d'Aldana, La Beine Ifahelle fe plaint de ce que Ferdinand ne lui tient point parole. Elle traite fecrette^ 7?ient avec le Grand-Seigneur. Etienne Vaiyode de Molda- yie eft tué. Le fiége de Magdehourg caufe la dijjipation de l'armée. Les gens de guerre font de grands ravages en Al" lemagne. Les Deputex^des Frotefians Viennent au Concile, H^ Ceux de lEleBeur Maurice s'y rendent dujjt, ayecdes def- feins cachés, Melanchton fe met en chemin pour y aller. li s'arrête à IS/'uremberg, Rupture du Concile,
SOMMAIRE DU LIVRE X.
Maurice découvre les deffeins de l Empereur y <iSpH^ hlie un manifefte contre lui. Albert de Brandebourg répand un écrit , ou il fe plaint de ce que Louis d'AVda lui impute dans fes mémoires de la guerre d'Allemagne, Ce qui s' eft paffé a Rochlit^, On fait courir un écrit de la part du> Roi 5 ou l'on reproche à l Empereur plu fleur s chofes y entrau^ très la conduite du comte de Buren , qui aVoit taché d'exciter quelque réyolte en France ^ pendant les troubles de la Guyenne ^
SOMMAIRES. V
^ h ju^pUce indigne de Sebaftien Vogdfperger. Maurice tife de diffimulatmi. Il yie?2t a Aushour^. Il joint fe s trou- pes à celles de Guillaume fils du Landgrave de HeJJe. Il change le Conjed établi par l Empereur, Il ajjiége JJlme au commencement de la conférence établie à Lint^ par Ferdi- nand. Le Palatin Henry Othon reprend Laugigen, Bataille de Reut donnée au pié des Alpes, Frife d' Eremberg, L'Em^ pereur s'enfuit £ Infpruck pendant la nuit. Le duc de Saxe eft mis en liberté. On s'empare dLnfpruch Le Roi yfui'vant Je traité fecret fait ayec Maurice , fe rend fur la frontière. Il s'empare de Met^, de Tout (jT de Verdun, Il reçoit Char le duc de Lorraine iT Chriftine Ja mère. Traité fait entre le Roi i3" le Râpe y par lentremife du cardinal de Tournon, Le Râpe traite ayec les Farnefes. Amhaffades des Sui/fcs, Affemblée à T^ormes , touchant la paix entre le Roi ^ lEfn-* pereur. Le Roi s'appercoit que Maurice eft fur le point de s'accorder avec l'Empereur <S" ayec le Roi Ferdinand. Il re- tourne dans fes Etats après plufteurs heureux fuccès. Les Prote flans publient un manifefte à Ausbourg. Ils expojent les raifons pour lefjuelles ils ont rétabli leurs Profeffeurs CjT leurs Théologiens chafjés par l Empereur, Albert de Brandebourg fait la guerre a part , fans les autres Confédéré^. Il tour- 77icnte ^ perfécute les Eyeques, Harangues de Maurice <J" de l'Byecjue de Rayonne y dans I affemblée de Paffayy, Lettres qui y font enyoyées. Réponfes de l'Empereur. Franc- fort affiégé par les Confédéré^. George duc de Mekelbourg y efï tué. On leye le fiége en yertu du traité de Paffayv, Maurice , fuiyant ce 7nème traité , y a en Hongrie pour y commander. Agria affiégée par les Turcs , (tsr défendue par le grand courage des femmes. Le Pape examine la caufe de laffaffmat du cardinal Martinufe, Il fulmine plujteurs
a iij
Henri IL 1552.
i;;2.
vi SOMMAIRES.
excommunicîitions , Il alfout enfin Ferdinand y ayec les au* T-îVmrt TT ^ j ■'
teurs isr tous les complices de ce meurtre. Mouvemens en
Valachie excite^, p^y Kanulfe lej^itime Seigneur de ce payis»
Il marche a'vec le fecours de Caftaldo y contre Mirce <tfr cou'
tre les Turcs. Il remporte la yiSloire yijTejl rétabli dans la
Principauté de fon père. Lettre de Soliman. On en fait la
leHure daus Vaffemhlée de Waffdr-hel, Reproches que fe
font Maurice <isr Caftaldo.
SOMMAIRE DU LIVRE XL
GUerre de Fiémont. Prife de Saluées par les Impé- riaux. Defcente de F armée natale des Turcs fur les Cotes d'Italie. AJf emblée des François dans la yille de Chiog- gia y dépendante des Vénitiens. Les Siennois , ayec le fecours des François , commencent a recouvrer leur liberté. Ils chaf- fent lagarnifon Efpa^nole. André Doria ejl défait par Dra" gut auprès de l'tfte de Pon^a. On rend aux Siennois les J^dles quon leur a'Voit prifes. Les Impériaux en memetems font fortifier Orhitello , place maritime. On accufe Ferdinand de Gon^ague de s'être mal acquité de fa charge. .Heureux jucces des François y après la prife de Verué <LT d'Alba, L' Empereur fait une irruption fur les frontières de Fran^ ce y après le traité de Paffayy. Droit des François fur les trois Eykhe^, Toul , Met^ iT Verdun. On y enyoye Fran- çois de Lorraine duc de Guife ayec une puiffante armée, Albert de Brandebourg y qui fuiyott d'abord le parti de la France y deyient fufpeFl au Roi. Albert fait un accommo- dement fccret ayec l'Empereur. Il fe déclare ennemi de la France p <sr fait prifonnier le duc d'Aumale frère du duc de
s O M M AIRES. vij
Guife, Siège nimorahle de Met^ par Char le V, Prife de ^
Sedan par les Impériaux. Harangue du duc de Gu'tfe à ^^^^^ '^-^* fes gens le jour de taffaut général. Duel de Charle de la Rocbefoucaut de Randan y contre Henri Manrique^, Le^ vée du fiége de Met^. Volrad de Mansfeld ^ fous la coU" duite £ Albert , s'empare de l'Etat de Bru?ijvyick. Prije d'Elyyangen par le duc de Wittemherg jfur le Grand-maître de tordre Teutonique. Mort de plujteurs grands hommes j de Henri duc de Meckelhourg , de Germain duc de Weda ,, d'Eyrard Billich ^ de Jean Cochlée , de Gafpar Hedion^ d'An^ dré Ojîander , de Sebaftien Munjler , de Jojfe Vtllic y de L a^ ^are Bonnami ^ de George Giraldi y de Paul Joye y de Fer-* dinand Nuiïes de Valladolid.
SOMMAIRE DU LIVRE XII.
A
Lbert continue fes perfecutions contre les Eyeques.
Les remontrances de l'Empereur ne font pas capables ^ S S 3' de r arrêter. Il fait toujours la guerre dans la Franconie, Affemblée à Francfort a ce fujet, Albert y a en Saxe. Mau^ rice lui déclare la guerre. On publie de part <ts* d'autre quantité d'écrits. Bataille fanglante donnée dans le Diocé^ fe d'Hildesheim y auprès de Peine y place du payis de Lu" xemhourg. Maurice yicïorieux meurt de fes bleffures. Ses mœurs , fon efprit y fes^ aSlions dans la paix <s* dans la guerre, Augufte fon frère y qui étoit alors che^ fon beau-- père le Roi de Dannemarc y fuccede à Maurice. Il fait la paix ayec Albert de Brandebourg y qui ayoit été défait par Henri de Brunfyyick Ltyée du fiége de Brunfyyickyfous certaines conditions. Albert efl profcrit par la chambre de
v!!j SOMMAIRES.
Spire. Teroucnne prife ir démolie par les Impériaux, Fran^ Henri II. cois de Montmorenciy efl fait prifonuier. Les ennemis pr en- ^ 5 S 3' lient Hedin ayec le même jucces. F lu fleur s François péri f- fent en cette occafion. Horace Farnefe , qui a'Voit époufé de^ puis peu Diane fille naturelle du Roi ^y eft tué, Robert de la Mardi de BoutUon , qui défendoit la place , eft fait pr if on" nier, Défaite des Impériaux près de Dourlens , par le Conne^ table Anne de Montmorenci. Le prince d'EJpinoyy ejï tué y le duc d'Arfchot efl fait prifonnier , <S* les François gagnent Jix enfeignes fur les ennemis. On affiége inutilement Bapau^ }ne ^ Cambrai, Dom Garde de Tolède commence la guerre co?ître les Siennois , qui aboient pris notre parti : fes pre^ miers fucces. Montalcino affiégé inutilement, affaires du Tiémont. Ferdinand de Gonjague yeut furprendre Bene, Frife de Cortemiglia ^ de Ceya par Briffac. Fillage de Verceil, Mort de Charle duc de Sayoye, Guerre de Corfe. Guerre de Tofcane, Droit des Rois de France fur Gcnnes, On donne à Faul de Thermes la conduite de la z^erre de Tofcane iT de Corfe, Armée auxiliaire du Turc ^fous la, conduite de Dragut. Prife de Bonifacio y place de Corfe, On tache de furprendre Cahi, Les Siennois reprennent San^ Ftoren^o ^CfT Baflia. ISJouyelle perfécution contre les Hére^ tiques. On fait mourir à Genève Michel Seryet de Tarra^ gone. Mort de plufïeurs perfonnes illuftres s de Jean Riyius , dErafme de Reinhold , de Jacque Sturm, de Jean Dubra-^ Vius éyeque d'Olmants , de Jean-Baptijle Egnatius , de Je^ rome Fracaftor. Ifabelle affiftée du Turc excite des troubles dans la Hongrie, Caftaldo fe retire de la FroVmce , haï des peuples. Soliman y dans la crainte de quelques résolutions , part pour la Syrie, Il fait "Venir Muftapha fon fils auié à Aleph y ^ le fait mourir a la follicitation de RoxeUne ^ de
Ru flan
SOMMAIRES. îx
Ttuflan Grand-Vi'^tr, Zeangir ajjlïgé de la mon de [on fre- "
rsy meurt au Camp ou à Conjlant'mople, Soliman fait mou^ Henri IL m peu de tems après le fils de Muflapha, Ibrahim exécute ^ ^ ^'
..cet ordre malgré lui.
SOMMAIRE DU LIVRE XIII.
GKafîds troubles en Angleterre , apris la mort d!R^ douar d VI. V ambition de Jean Dudley comte de 3S[orthumberland en efi: Vorigine. Il "Veut exclure Marie de la fucceffïon à la Couronne. Jeanne de Sujfolk eft éle^ yee fur le throne malgré elle. Dudley fin heau-pere ^ aU" teur de cette entreprife ^ a la tète tranchée. Couronnement de Marie. Généalogie du cardinal Poole y <5^ fon ambajfa^ de. On propofe a la Keine plufieurs mariages. Elle épouje Philippe prince d'Efpagne. Wiat ejl pris <ir puni de mort. Jeamie 3 fon père le duc de Sujfolk , <tT Gilford fon mari , ont la tète tranchée. Ordonnances tâchant la difcipline Ec- défiafiique , ijT l'autorité du Pape. Elisabeth , fœur de Ma- rie y efî mife en prifon. Célébration des noces de Marie aMcc Philippe. Charle V. cède le royaume de JSfaples a fon fils , en faMeur de ce mariage. Traité de Paix entre le Roi <tjr V Empereur , par rentremife du cardinal Poole. Arriyée de ce Cardinal en Angleterre. Il rétablit rancienne Religion. Affaires d' Allemagne. Accommodement de Jean Frédéric ayec Augujle de Saxe. Jean Frédéric ?neurt peu de tems Apres. Albert continue la guerre contre ceux de 'Nurem- herg ir de Schyyeinfurt. Succès de Henri Playyen con- tre Albert. Apres la bataille de Kitingen ) Albert fe reti- re en France. On écrit en fa fayeur aux Etats de l'Empire, Xoïîî» IL b
1554.
X SOMMAIRES.
<ï^;?/W^^^ Fr^wc/or/-. Réponfe des Etats, Mort de fuelqueî' gens de Lettre , de Jean Frie^yde Xijie Betulee ^ de Simon Portis y de Sigifmond de Ghelen , de François Franchini, En^ ^ treprifes du Roi contre l Empereur : fes progrès danslepayis ennemi. Le Roi Je rend maître de Beaurin y de Mariembourg y de BouVine y de Dinan y <S du port de Giyets. Pillage de Bains. Siège de Henti. Combat ou le duc de Guife acquiert beaucoup de gloire, Ajfaires de France, Le Parlement ren^ du Semé [Ire. EtabliJJement d'un Parlement à Rennes y <C^ de la Gabelle dans la Gutenne, Augmentation du Jiombre des Secrétaires du Roi^
SOMMAIRE DU LIVRE XIV.
GUerre de Tofcane : Jean Medichino ou Medici ^mar^ quis de Marignan général des troupes. Son origmt i^ fa fortune. Mariage de Fabiano de Monte , ayec la fille de Corne. Sienne e/i ajfiegée. Les Florentins font défaits auprès de San-Gufne. Jourdain des Ur fins remet San-Fio^ re?î^o y place de lifte de Corfe y entre les mains de Doria^. Malheureufe expédition de Chiufi. Rufe de Santaccio. On envoyé Pierre Stro^i ayec du fecours pour faire lever le Siège de Sienne. Léon Stro^^i eji tué d'un coup darque^ huje par un Payifan y auprès de Scarlino. Le Roi donne le commandement de Sienne â Blaife de Mojitluc. Bataille de Marciano , où Pierre Stro^^i , qui commandoit ?ios troU" fes y ejl défait par le marquis de Marignan. Prife de Lu- tignano , par Joanin Zeti. Stro-^^i s'ouvre un paffage , O^ fe jette dans Sienne. Il encourao-e les affiége^par lefperan-* ce dun fecours, Stro^^i fort de la yille. On découvre
SOMMAIRES. xî
fdrmee nayale des Turcs, Mehedia en Afrique ejl rafee. — *— o»— ^i Monte-Keg^ioni efl trahi par Joanin Zeti. Les ennemis Henri IL attaquent Sienne pendant la nuit , mais fans fuccès, ^ S S "k-
SOMMAIRE DU LIVRE XV.
ON prend le château de la Corte , dans lifte de Cor^ fe, Briffac fait de yains efforts dans le Fiémont , pour fe rendre maître de Vaifenera, L'Empereur rapelle «««.«^ Ferdinand de Gon^ague. Les nôtres s'emparent d'ïyrée, i ^ r c. Briffac fait fortifier Santia, Jacque de Sahaifon furprend Cafal'Saint'Vas , dans le Montjerrat. Le marquis de Ma- rignan donne une rude attaque d la Vdle de Sienne : tl cft repouffé : les ajjlege^ font preffe^ par la faim. Mort de Paul IIL Marcel IL e/i élu en fa place. Conditions de la reddition de Sienne, Les François en fortent honora^ hlement ayec Montluc, Affaires des Payis-Bas. ' Les no^ très attaquent fans fucces un Fort appelle la Mauyaife , auprès de Met^. On découyre d Met^ <(jr a AhheVtUe le complot des Cor délier s. On en'Vqye du fe cour s à Mariem- bourg, Négociations pour la Paix entre le Roi <s V Em- pereur, Les 'Députe'^ , par ïentremife des Anglois , s' af- femhlent de part ^ d'autre à Gr avelines. Mort du Pape Marcel : fa Vie <T fes mœurs, Paul IV, lui fuccede. Co- rne donne le Gowvernement de la République de Sienne à Agnolo ISIicolini, Le marquis de Marignan affiége (sr prend Portercole y dont les ?iôtres étoient en poffeffion. Othobon de Fiefque y ejl fait prifonnier, Doria le traite fort crueU lement. On exerce mille cruauté^, fur le cadayre de Léon Stro^y, Les nôtres font enyatn leurs efforts pour
bij
xlj SOMMAIRES.
^^^^^^^^^^^^^ jurprendre Valen'^a, Le duc d'Albe ohtient h Gouyerne-^ Henri II. ^^^^^^ ^^ Milan, Sesjxploits, Il campe fans fucces auprès- * ^^ ^* de Santia. Il tache en yain de fufprendre CafaL Prife de Moncaho par Sahaifon, Le Gouverneur -, peu de tems après , lui rend la Citadelle. Arrivée des Turcs en Italie , pour fccourir les François, Les nôtres ajfié^ent inutilement Calyi y en Corfe, Mi f érable état de Sienne après fa reddi^ tion, L'Empereur donne cette place a Philippe fon fils.
SOMMAIRE DU LIVRE XVI.
LE nouveau Pape fait quelques mouyemens dans Ltf Tofcane, Entreprifes <ts* projets defes parens. Corne fife d'abord de dijjîmulation, Jean-François Guidi comte de- Ba^?w 3 ejl dépouillé de fes biens , <t^ cité à Rome, Hains' des Caraffes contre l'Empereur ^ <s* le parti Impérial. Les^ S forces font inquiète^ à ce fujet. Conditions d'un traité fait d Rome par d'Avenfon ambaffadeur y <^ le cardinal d'armagnac s Annibal Rucellay en apporte le projet en France, Le Roi le ratifie ^ <5* s'engage dans une alliance fatale âfon Royaume, Le cardinal de Tournon prévoit pru- demment tous les malheurs dont elle fut l'origine ^ <^ la feule caufe, Prife de CreVoli dans la Tofcane , par les Im- périaux. Heureux Jucce s de Corneille Bentivoglio, Perte de Sarteano, Mort du marquis de Marignan gouverneur^ du Mdanois y fon habileté y fa cruauté <ts* fon caraBere\ Le cardinal Chriftophe Madruce lui fuccede. Le ducd'^l'^ he vient à Gennes y d'où il paffe à Tsfaples y pour y prendre le commandement des troupes definées à la guerre contre le Pape, Magnifique éloge de Jean Gropper y<S* de Claude
SOMMAIRES. xiîj
Ticfpenfc. La guerre fe rallmne entre l'Empereur ir le
'Roi yd Voecafion des Caraffes. Heureux fuccès des Fran- Henri IL cois fur la frontière de Flandres » Combat de Germignipres ^ ^ ' de GîVets y fuiVi pen après de la bataille de Giyets. La. flote Hollandoife , en revena?it des Indes y eji pillée iT bru- Ue par les François , avec une perte confiâerable de part <^ d'autre. EpineVdle ^ de Harfleur ^qui commandoit notre ar^ mée navale ^ eft tue dans cette aSlion. Henri d'^lbret roi de ISfayarre meurt a Pau en Bearn , laiffant pour héritière Jeanne fa file , qui ayoit époufé Antoine duc de Vendôme. 'Affaires de France. Lî/litution des Lieutenans Criminels de robe-courte. Le Roi qui s'étoit referyê y ((T aux Juges Royaux , la connoiffance du crime dhérefîeyfait une Dé- claration par laquelle il la laiffe aux Juges Ecclefîafiques , <r enjoint aux Gouverneurs de faire punir fans aucun dé- ïai y <sr fans avoir égard à Vapel y félon l énormité du- crime ^ ceux qui avoient été condamne^ par les mêmes Gouverneurs y ou par des Commiffaires , comme convaincus d'héréjïe. Vi- y>es remontrances du Parlement de Paris contre cette Dé- claration. Traité avec Jean de Brojfe duc d'Etampes y au fujet de la principauté de Bretagne. J\îouvemens a Gène- ye y iT à Lucerne. Mort d'hommes illuflres y de Kolfang Lafius y de Conrad Pellican ) de George Agricola y de Gem- 7na Frifony dEdouard IVoton y dLfidore Clario y dOUmpia- Fulvia Morata y de Marc- Antoine Major agio , d'O ronce Ftrté y de Pierre Gille, Expédition de ISlicolas Durand de Villegagnon y en Amérique. Mauvais ouvrages d'André [Thevet. Dicte d'Ausbourg y fuivie de l' affemhlée de Isfaum- hourg y ou les Protejîans forment une ligue. On agite inuti- lement le différend au fujet de Cat^enelnbogen , entre Phi- lippe La?îdgraVe de Hejfe ^ ^ Guillaume de Naffau prmc€
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xîv SOMMAIRES.
5!!S d'Orange, Traité conclu le 2^ de Décembre , ^ui tefmî- Henri il }j^ ^ après de grandes contcjîaûons ^ les troubles de la Re- ligion : la crainte des Turcs d'un cote , <tT des François de Vautre , eft le motif de cet accommodement. Les Proteftans peuyent fuiyre la confejjion d' Aushourg y fans craindre d'e^ tre pomfuiVis à ce fujet, Queftion fur la Cène entre les PrO" teftans. Mort de Jeanne mère de l Empereur <T de Ferdi*, nand, L'Empereur fonge à fe décharger des foins du gou-' yernement. Il conyoque à Bruxelles une nombre ufe <^ cé^ lébre ajfemblée. Il dofinefes Royaumes <ir fes Principauté^ À fin fils , quil ayoit fait chevalier de la Toifon d'or y après , ayoir abdique l'Empire en faveur de Ferdinand fin frère y qui itoit déjà roi des Romains,
Fin des Sommaires de ce fécond volume»
ISTOIRE
D E
J ACQUE AU G U STE
DE T H O U
LIVRE SEPTIEME.
'^^^^^^iK X I M I L I E N , gendre de l'Empereur ,
partit alois d'Efpagiie pour fe rendre à Auf- HenriIL bourg y Ferdinand fon pcre l'avoir engagé 1550, à ce .voyage , pour conférer enfembie iur la fucceliion à l'Empire. L'Empereur , voyant combien il lui étoit important de maintenir dans fa maifonla dignité Impéria- le , avoir eu recours à la reine Marie fa fœur , qu'il fit venir.des Payis-bas au mois de Septembre,ôc il l'avoir chargée de folliciter fon frère Ferdinand, pour l'engager, s'il étoit poffible , par des offres avantageufes à renoncer au titre de Roi des Romains, en Tome IL A
2 HISTOIRE
faveur du prince Philippe fon fils. Mais Ferdinand ; qui avoîf 77 Tj ^^"^ partage tous les biens que l'Empereur Maximilien leur HENRI . p^j,^ avoir pofTedez en Allemagne, ôc outre cela fes droits * J ) ^* 5c les prétentions de fes enfans à foùtenir 3 s'éleva contrqi cette renonciation , ôc refufa pour la première fois de fécon- der les intentions de fon frère. Le prince Maximilien , élevé dans l'idée flateufe de parvenir un jour à l'Empire > voyanç à la fin fon père fort ébranlé , ôc prêt à fe rendre aux preifan- tes follicitations de la Reine fa fœur , employa tout ce qu'il crut propre à l'affermir dans la réfolution qu'il avoir prife . d'abord de conferver fa dignité. Sa vivacité à ce fujet l'ex- pofa au reifentimcnt ôc à la colère de l'Empereur ôc du princç Philippe.
Maximilien , à fon retour d'Efpagne, avoir amené avec lui Bûhazon parent du roi de Fez : ce Prince perfecuté, ôc depuis peu dépouillé de fes Etats parle Cherif, étoit veni* reclamer le lecours de l'Efpagne contre cet ennemi commun. Les Lec- teurs mefçauront, je crois, bon gré de remontera l'origine des rois de Fez, de Maroc, ôc à celle des Cherifs , pour leur faire parr ici de ce que nous f(;avons des Princes qui régnent aujour- d'hui en Afrique. J'ai remarqué que Paul Jove, exa£t d'ailleurs dans ce qui concerne les faits étrangers , n'en parle point dan^ fes hiftoires , ôc fort peu dans fes éloges. Defcription Ptolomée n'a eu qu'une idée imparfaite de l'Afrique , re- de la partie gardée pat Ics aiicieus comme la troifiéme partie du monde; de i'Af iqiie.^ ^^^ lumières s'étendoient feulement fur cette portion qui eft Révolutions cii-dcca de la ligne équinoxiale : nous devons aux Portugais amvces dans j^ connoifTaiice de celle qui efl: au-delà. Je ne parlerai ici que de la partie en-deça ; qu'il me foit permis de l'appeller ainfrj Elle renferme premièrement les deux Mauritanies h l'une étoit anciennement la Tingitane, où font les royaumes de Fez ÔC de Maroc 3 ôc l'autre la Cefarienne , qui contient celui de Tre- mefen , avec Alger , fa ville capitale , autrefois Julta Ca;fareal Ce pays que les anciens appelloient proprement l'Afrique > s'é- tend de là vers l'Orient 3 quelques-uns l'appellent aujourd'hui Barbarie , d'autres feulement partie de Barbaries là eft le royau- me de Tunis. On trouve enfuite la Cyrenaïque, ôc la Alarma- rique , appellée aujourd'hui de fon ancien nom , Terre de Barca, ôc enfin l'Egypte , ou du moins cette partie au-delà du Nil , que
DE J. A. DE THOU,Liv. VIL 5
plufieurs ont mife dans l'Afie. Toutes ces provinces, plus cul- »j
tivées ôcplus peuplées que le refte de l'Afrique ^ font fituées Henri II. fur la mer Atlantique ôc fur la Méditerranée h à leur extrémité i j y o. eft le mont Atlas, qui s'élevant de la Marmarique S femble du Levant au Couchant, jufqu'à l'embouchure de la rivière de Sus, qui arrofe la ville de Méfia , former une chaîne de montagnes pour aller donner le nom d'Atlantique à cette mer qui lui fert de bornes. Au-delà font la Numidie ôc la Gétu- lie , payis beaucoup moins habitez : l'Afrique intérieure 6c le Defert occupent cet efpace vuide qui eft en-deça de la ligne Equinoxiale. Tous ces payis étoient autrefois fournis aux Ro- mains '■> mais fur le déclin de leur empire , les Aiains , les Van- dales ôc les Gepides , après avoir ravagé les Gaules ôc les Efpa- gnes > s'en rendirent les maîtres 5 ils en jouirent jufqu'à la con- quête des Arabes Mahometans , qui en chafTerent les Vanda- les, ôc qui pour aflurer leur barbare domination, les mafla- crerent, avec tous les Chrétiens qui étoient en Afrique. Ils di- viferent ces Etats conquis en plufieurs Royaumes : cette divi- (ion leur donna des Rois de différentes familles, qui en fefuc- cedant, affectoient de tout changer, pour éteindre la mémoire de leurs prédccefleurs. Tant de révolutions ont confondu les anciens noms des peuples , des provinces ôc des villes.
La Tingitane , dont il s'agit ici , eft bornée par la mer Oceane du côté de l'Occident, ôc par celle d'Efpagne ôc de Sardaigne du côté du Septentrion ; elle touche la Céfarienne vers l'Orient ; ôc vers le Midy elle s'étend jufqu'au mont A- tlas. Mais félon la difpofition préfente le royaume de Maroc, fitué dans la Tingitane , renferme des contrées qui font fur le mont Atlas ôc au-delà du côté du Midi. Cette province con- tient le royaume de Fez , autrefois peu confidérable , maïs qui s'eft agrandi aux dépens de celui de Maroc , fur lequel il l'em- porte aujourd'hui 5 tel qu'il eft , nous commencerons par fa defcription.
Maroc la capitale de ce royaume , où Ton croit qu'ancien- nement le roi Bocchus tenoit fa cour , commande à fept pro- vinces i la plus fameufeeft celle de Sufa, qui , au-delà du mont Atlas , s'étend jufqu'à la fortereffe de Gartgueffem. Ses villes principales font Tedli , Tagavoft , Tarudante , Tejeut, ôc Mefla.
I MaYmarica ôc Barcaa terra, dans Ptolomée fe prennent pour le môme payis,
Aij
4 HISTOIRE
' Les fix autres provinces font moins peuplées 6c moins fertiles •
Henri IL ^ ^^ ^'^^^ ^^^ excepte le territoire de Maroc, toutes font rem- j - - Q^ plies de montagnes efcarpées & couvertes de neiges dans tou- tes lesfaifons. Maroc :, que quelques-uns prétendent avoir été appelle autrefois Bocanum Htmerum , eft fituée dans une plaine î à quatorze mille du mont Atlas , & à fix mille du fleuve Ten- fift , près du pas d'Agmet, qui conduit dans les deferts où font répandus les peuples de Lumptune ; fes murailles , autrefois percées de vingt-quatre portes , contenoient plus de cent mille maifons. C'eft dans cette ville fi magnifique par fes Temples , fes bains , fes Collèges , ôc fes Hôtels , que le roi Manfor avoit fait bâtir un tour en forme d'amphiteâtre : cette tour , qui étoit comme une vafte citadelle j renfermoit un temple au- gufle & un collège fameux»
Après ce royaume , celui de Fez tient le premier rang dans la Tingitane. Maroc a fur Fez l'avantage de l'ancienneté ôc de la réputation -, Fez a fur Maroc celui des forces & des ri- chefles. La rivière d'Omirabih ôc les Provinces de Ducala & de Tedela , qui font du royaume de Maroc , le bornent du côté de l'Occident -, il eft féparé de celui de Tremezen , du côté de l'Orient par la rivière de Muluva? il a vers lefepten- trion le détroit de Gibraltar, ôc vers le Midi le pied du mont Atlas, d'où il s'étend jufques dans la Getulie ôc dans la Numi- die. Il eft auffi divifé en fept provinces : Temefna ou Sevie eft la première. Cette province très-fertile étoit autrefois remplie de villes bien peuplées 5 elles ont été détruites par les Almoha- das ôc les Merinis , à caufe des guerres continuelles ôc de la puilTance de leurs habitans , qu'ils ont réduits à vivre fous dts tentes Ôc des cabanes. On voit pourtant encore quelques vefr tiges des villes d'Anfa, Mançora^ RabatOj Nuchaila., Men- zala, Adendum j Tegeger, Maderauvan , Taggia ôc Zarfa , refte de plus de quarante villes très-coiifidérables par le nombre des maifons ôc des habitans.
Fez eft la féconde province , où font les villes de Sala 012 Sella, fur une rivière du même nom, de Mequinezôc de Fez j celle-ci eft aujourd'hui fi puifiante en Afrique, quelesSarra^ zins l'appellent la Cour d'Occident , ôc la regardent comme le fécond fiége de l'Empire Mahometan. Elle eft compofée de trois villes i la première 6c la plus ancienne s'appelle à prefent
^ DE J. A. DE THOU, Lïv. vu f
Beleide , fituée où étoit autrefois Bilibilis , dont parle Ptolo- ■ "
Inée '^. Elle a du côté du levant la rivière de Sala j fon enceinte Henri II.
peut contenir quatre mille maifons. Idris , le fécond des Cali- i r c- o.
phes d'Afrique, la fit bâtir l'an 798, dans le tems que Mahomet »Ptoiomée^
& Abdala, tous deux fils d'Aaron Rafis^ fe faifoient après la mort [3 * ^èuc ri/»^
de leur père , une guerre auffi longue que cruelle. L'ayant enfin biUs.
terminée par une paix mal afTûrée , Mahomet transfera le fiége
de fon empire de Damas à Baldae , qu'il avoir fait conftruire près
des ruines de l'ancienne Babylone, furie même terrain qu'oc-
cupoit autrefois la ville de Seleucie : Abdala choifit l'Egypte
pour fon féjour. En Efpagne, à leur exemple , on créa un Ca-
liphe égal en autorité à celui de Baldae ôc d'Egypte , ôc deux
en Afrique. Le premier réfidoit à Carvan. Cette ville qu'Oc^
cuba , fils de Nafic , avoit fait bâtir dans la Cyrenaïque deux
cens ans auparavant , après deux grandes vi£loires remportées
par les Arabes fur les Chrétiens, fut ainfi nommée pour éterni-
1er la gloire des vainqueurs : les peuples de toutes parts empref-
fés de Fhabiter , y vinrent en fi grand nombre ^ qu'il fallut y
ajouter une nouvelle ville ,appellée Raqueda. Carvan étoit le
fiége de l'empire Oriental des Mahometans en Afrique , ôc Fez
de l'Occidental. Cette ville , comme nous l'avons déjà dit ,
étoit l'ouvrage d'Idiis, defcendant d'Hali ôc de Fatime fille
de Mahomet.
La féconde ville qui compofe Fez , eft appellée le vieux Fez, & eft arrofée d'une rivière du côté de l'Occident j elle con- tient, avec le grand temple de Carruen, quatre-vingt mille mai- fons, ôc un grand nombre de fontaines ôc deruiifeaux. On bâ- tit cette ville long-tems après la mort d'Hafcen , petit-fils d'I- dris; la défunion de deux frères qui fe difputoient l'empire, en fut l'occafion. L'un des deux , croyant mettre fin à leurs différends , fit bâtir le vieux Fez , mais fi près de l'autre , que n'étant féparés que par la rivière ôc un petit fentier , cette proxi- mité les faifoit fouvent renaître. Jofeph , fécond Roi des Al- mohadas ôcfils d'Abdaluc , déjà poffefieur du royaume de Tre- mezen, fous prétexte de donner la paix à cette province, mit cette ville au rang de fes Etats, ôc s'érant rendu l'arbitre des deux frères , il leur ôta la vie , pour terminer leurs querelles. Ces deux villes n'en formèrent bien-tôt qu'une, par la deftruc- tion des murs qui les fépai'oieut , ôc par les ponts qu'il fit faire pour les joindre, Aiij
1? H I s T O I Pv E
"■"■" "*■ La troifiéme ville comprife auffi fous le nom de Fez , un peu Henri II. P^^^ éloignée, contient environ huit mille feux j elle doitfafon- 2 ç. ç Q^ dation à Jacob , premier Roi de la famille des Beni-Merinis. Le palais royal, les temples, les hôpitaux, les bains , ôc tous les édi- fices publics , dont elle eft ornée , font d'une magnificence dif- ficile à décrire j fes murs font doubles ôc flanqués d'un grand nombre de tours. La plupart des autres villes de cette province font fur des montagnes voifmes du mont Atlas , ôc qui fem- blent en être comme les racines.
La province d'Afgar , pofTedée par les Arabes, eft très -fer- tile j les Holotes ôc les Meleches , leurs Sophis , font tributaires du roi de Fez. Les villes de Larache , d'Alcazar,ôc d'Arzilla entretiennent une forte garnifon de Maures i pour contenir les Chrétiens , maîtres aujourd'hui de Tingis , ou Tanger , ôc qui eft de la dépendance de la province d'Habat , la quatriè- me du royaume de Fez. Là font les villes d'Ezaggen , de Ba- niteude , de Mergo , de Tanfor , d'Agla, de Bezat , de Tetuan , ôc de Tingis ou Tanger, qui a donné le nom de Tingitane à toute la Province , appellée depuis par les Arabes la féconde Mecque. Alphonfe V. Roi de Portugal , après avoir pris Ar- zilla, qui fut néanmoins bien- tôt reprife parles Maures, mit toute la province Tingitane fous l'empire des Chrétiens. On voit encore dans l'Habat , Arziila , Cafarezzaghir , ôc Septa ou Ceuta , ville autrefois fort renommée. Les auteurs Africains , qui la croyent l'ouvrage des Romains , difent qu'elle a été ap- pellée la Cité Romaine 5 Ptolomée la nomme Exiliffa. Il y a cent quatre-vingt ans que Jean premier du nom roi de Portu- par confé-^^* g^l^ la réduifit fous fon obéïffance*.
quent M. de Après la province d'Habat , eft celle d'Errif , prefque toute Jed eiwj^f! remplie de montagnes , c'eft dans cette contrée que fe trouve ' la ville de Bedis , autrement Vêlez de la Gomera , fameufc par les guerres qu'elle a foûtenuës de notre tems. Les Efpagnols depuis trente ans ^ fe font rendus maîtres de cette place , fous le commandement de D. Garcie de Tolède. Outre cette ville, il y a encore dans l'Errif celles de Jelles , de Tegalfa , de Gebha ôc de Megime.
Garet eft la fixiéme Province 0 elle joint le royaume de Tremezen 5 Melilla l'une de fes villes , nommée par Ptolomée h cité desRulfadires, futprife fous le règne de Ferdinand ôc
DE l A. DE THOU, Liv. VïL 7
d'ifabelle, par Jean de Guzman duc de Médina Sidonia , & =!!==!= depuis cédée aux rois d'Efpagne. Ses autres villes font Cha- Henri IL fafa , Tezzota & Meggeo. Chauz ou Elcaon , Province 1 5 ; 0, dcferte , voifine de la Numidie , eft la dernière ôc la plus étendue du royaume de Fez ; elle a pour villes Teurerto , Dubdu , Teza , Ainelginum , Mahdia , Umengiunaibe , ôc Gerfeluin.
Depuis que l'Afrique a été infectée de la pernicieufe dodlri- ne de Mahomet , les Califes Arabes , pofTefîeurs de la Tingi- tane , l'ont gouvernée eux-mêmes , ou en ont confié le gouver- nement à des lieutenans. Mais Adu Texifien , prince des Almo- hadas , ou des peuples de Lumptune , ennemi de la domination des étrangers , les fit tous périr , ôc s'empara de la fouveraineté de ce pays, l'an lop. Il choifit Agmet pour le fiégede foil empire, & pour fon féjour. Jofeph Ton fils lui fucceda. Dana le cours de fon règne , qui fut de 3 j ans, il fit achever la ville que fon père avoit commencée, conquit les royaumes deTre- mezen , de Fez ôc de Tunis, prit plufieurs villes en Efpagne, ôc fe rendit maître de prefque toute l'Andaloufie. Halifon fils fit bâtir dans Agmet la principale Mofquée qui a toujours con- fervé fon nom , quoique fouvant détruite ôc rétablie. Après un règne de fept ans , il périt dans une fanglante bataille qu'il perdit dans l'Andaloufie contre Alfonfe VIL
Ibrahim , ou Abraham , fon fils ôc fon fuccefleur , eut une fin bien tragique. Un étranger de bafle condition, nommé Ab- dala , ôc qui pour marquer fon penchant pour l'union ôc la concorde , fe faifoit appeller Mouahedin , de maître d'école qu'il étoit, devint fi puifiant qu'Ibrahim fe trouva dans la né- cefiité de lui livrer bataille, comme à un rival redoutable. Ce Prince fut vaincu l'an 1 14.C. Les portes de fa capitale lui ayant été fermées , lorfqu'il fuyoit, pour échaper à la fureur des re- belles , il fe réfugia à Qran, croyant que cette ville feroit pour lui une retraite aflurée , ôc ne pouvant fe retirer ailleurs. Mais Abdul Mumen chargé par Mouahedin du foin de le pourfui- vre , trouva les habitans d'Oran difpofés à lui ouvrir leurs por- tes. Le Prince infortuné fe fauva de la ville, à la faveur de la nuit j mais au milieu des ténèbres ne fçachantoù fuir, ni quel parti prendre, il fe précipita de defefpoir avec fa femme. Ab- dul Mumen, après avoir ainfi terminé la guerre, vint retrouver
% HISTOIRE
' - Mouahedlii j mais en arrivant il apprit fa maladie &c fa mort;
Henri II, Cet Abdul Mumen , d'une naifTance aufli obfcure queMoua* { 5 y o. hedin , & qui comme lui avoir été maître d'école , fut procla- mé premier Pontife d'Afrique par quarante de fes difciples ÔC Ibize Scribes , & l'armée ajouta à cette dignité le titre d'Em- pereur. Ce nouveau fouverain afliégea Maroc , qu'il prit fuc la fin de l'année ; il y trouva , comme une vidime qui fem- bloit lui être préparée , Ifaac fils d'Ibrahim , qu'il égorgea de fa propre main. Par ce meurtre fa race étant éteinte, il s'em- para de la plus grande partie de l'Afrique , ôc étendit les bor- nes de fon Empire jufqu'à Tripoly. Aben Jofeph fon lils,ôc Abu Jacob Almançor fon petit-fils , lui fuccederent. Ce der- nier joignit à la grandeur de fa puifTance un profond fçavoir, & fit fleurir les fciences à Maroc ôc en d'autres lieux d'Afri- que. Le fils d' Almançor, Mahamet Enacer , furnommé Mira^ * C'eft-à- niolin *, poffeda, comme fon père ôc fon ayeul , une grande
dire , Chef étendue depays, non feulement en Afrique j mais encore en
des fidèles. Efpagne. Le roi de Caftille^ Alfonfe X. par un^ victoire com- plète qu'il remporta fur ce dernier en l'année 1 200, lui fit aban- donner ce qu'il polfedoit en Efpagne , ôc l'obligea , après la perte d'une bataille , qui lui coûta celle de plus de foixante mille hommes , de fe retirer en Afrique. Les Chrétiens animés par ce fuccès, reprirent dans l'efpace de trente années , Va- lence , Cartagene , Cordouë , Murcie ôc Seville.
Mahamet Enacer mourut vers ce tems-Ki Ôc lailTa beaucoup d'enfans. L'union des frères eft ordinairement le foùticn des familles : la méfintellignce. de ceux-ci caufa la perte de l'Em- pire des Maures ôc celle de leur Maifon , ôc tous enfin péri- rent dans differens combats qu'ils fe livrèrent les uns aux au- tres. Leur entière deftru£lion occafionna les révoltes des Vi- cerois de Fez , de Tremezen , ôc de Tunis ; Gamarazan , ifTu des rois de Tremezen, exhorta ces peuples à s'affranchir, il fit mourir Ceyed petit-fils de Mahamet , ôc ayant enfuite défait tous les Almohadas ( ainfi s'appelloient les fuccefiTeurs d'Ab- dul Mumen) il donna une nouvelle face au gouvernement. D'un autre côté Abdulach de la famille des Merinis , après avoir pris quelques villes du Royaume de Tremezen , rédui- fit fous fon obeïfTance celui de Fez vers l'année 1 2 1 o. Il mit donc la royauté dans fa famille , ôc par fes conquêtes il recula
les
D E J. A. D E T H O U , L I V. VIL ^
les frontières de fon empire. Le choix que fes fuccefTeurs fi- m
rent de Fez pour leur féjour, dépeupla peu à peu Maroc j & p{£j^j^i jj cette ville en proye à des gouverneurs avares ôc cruels devint inhabitée. Mais Abdulach ^ le dernier des Merinisj ayant été tué par le Cherif ^ Said :, qui étoit du fang des Oatazes ôc gou- verneur d'Arzilla, prit les armes pour venger la mort du Roi. Il livra bataille au Cherif l'an 1 48 1 , délit fon armée , ôc l'obli- gea de fe réfugier à Tunis. De ce Said qui a régné à Fez , def- cendent les Rois Oatazes. Les royaumes d'Afrique , ainfi que les provinces ôc les villes particulières de chaque Royaume , furent défolcz fous leur règne, ôc expofez à l'ambition des gou- verneurs révoltez. Les peuples réduits à une mifere extrême fouffrirent beaucoup , jufqu'au tems que les Cherifs ayant chaf- fé les Oatazes j réunirent enfin ce qui avoit été démembré de leurs Etats , dont ils ont formé de notre tems un nouvel em- pire dans l'Afrique. Voici quelle a été leur origine.
L e Cherif Hufcenis * né àTigumedet, ville du pays de Dara Origine des dans la Numidie , étoit un homme artificieux , ôc qui pofTedoit >t ^^^ HulTen. parfaitement la Philofophie , alors fort cultivée chez les Maures; . mais la magie étoit ce qu'il fçavoit le mieux. Pour s'attirer la ^ confiance publique ôc s'accréditer, il fe donna pour defcen- dant du Prophète Mahomet ôc de ce Cherif, qui , comme je l'ai dit, fut auteur de la mort d'Abdulach , dernier roi de la famille des Merinis. Mais comme il efl aifé de féduire le peuple par des apparences de religion ôc de pieté , il affecloit une gravité ôc une fainteté de vie égale à celle d'Abdul Mumen , dont j'ai déjà parlé. Il avoit trois enfans , Abdelquivir , Hamet ôc Ma- hamet , capables de féconder les vaftes projets d'un tel père. Pour les rendre recommandables parmi le peuple , il leur or- donna d'aller vifiter le tombeau de Mahomet. Ces trois frères, à leur retour , parurent avec un dehors de pieté , accompa- gné d'extafes ôc d'infpirations divines fi bien concertées, que le peuple en foule , attache à leur fuite , s'empreffoit de toucher leur robe ; qui la pouvoit baifcr s'eftimoit heureux. Ils revin- rent à Tigumedet retrouver leur père, qui infpira à Hamet ôc à Mahamet , qu'il avoit inflruits dans l'art de la magie , d'aller à Fez, où regnoit alors Mahamet Oataz. Vers l'an lyoS Hamet
I Ce nom fignifie en Arabe Prince , 1 prend aujourd'hui le titre de Cherif pu grand Seigneur. Le roi de Maroc I des Cherifs,
Tome IL B
10 HISTOIRE
efiimé pour fa doclrine obtint une chaire dans le Collège de
Henri II. ^I^^^araca , 6c Mahamet eut l'honneur d'être précepteur des i r ^ Q enfans du Roi. Enfin ces deux frères parvinrent au degré de réputation ôc de faveur qu'attendoit leujpere pour faire écla-l ter fes deffeins.
Depuis la ruine de l'Empire des Merinis , la Tingitane alors afFoiblie par le trop grand nombre de Seigneurs qui lapolTe- doientj étoit dcfolée par les fréquentes incurfions des Portu- gais , qui de jour en jour étendoient leur puifTance en Afri- que. Le Cherif, qui voyoit ceux de fa fede murmurer des avantages , que les Chrétiens tiroient des divifions qui re- gnoient entre les differens Princes de fa nation , confeilla à fes enfans de demander au Roi un tambour ôc un étendart avec quelques cavaliers , afin de parcourir le pays , ôc d'ex- horter les peuples à défendre la loi de Mahomet ^ ôc les ani- mer à s'oppofer aux Chrétiens. Ces deux frères , inftruits par leur père , reprefenterent au Roi qu'il étoit du devoir des Che- rifs y iflus du Prophète , ôc interprètes de fa loi , d'exciter les Ara- • bes à prendre les armes pour le foùtien de la Religion ôc la défenfe delà liberté du pays 5 ils le prièrent en même-tems de leur accorder le gouvernement des Provinces de Sufa , d'Hea , de Ducala^ de Maroc ôc de Tremezen, pour y commander en fon nom , ôc les défendre contre les Chrétiens.
Le Roi goûta cette propofitionj mais avant que d'y fouf- crire , il voulut confulter Muley Nacer fon frère , homme très- habile ôc très-experimenîé dans les affaires. Celui-ci reprefenta au Roi de quelle importance il lui étoit de rejetter la propofi- tion des Cherifs ; il lui dit qu'elle cachoit une ambition dé- mefurée 3 dont la Religion étoit le voile ; qu'après s'être fait une grande réputation par leur pieté apparente, ôc s'être en quel- que forte rendus les chefs delà religion , ils briguoient des em- plois ôc des gouvernemens , ôc qu'on les verroit fuccelîivement afpirer à la royauté. Il appuya fes remontrances fur les exem- ples récens des defcendans d'Idris, des ?Vlagoraves, des Al- moravides 3 dont le chef étoit Habul-Texif, ôc des Almoha- das conduits par Mouahedin , qui tous , fous le prétexte fpé- cieux de la religion , s'étoient emparez du trône, dont ils avoient enfin été chalfez par les princes Merinis protecteurs de la reli- gion ôc défenfeurs de l'Afrique i il ajouta qu'un fceptre ufurpé
DEJ. A. DETHOU, Liv. VIL ii
|)ar le crime , ayant été faifi par leurs pieux ôc vertueux an- i
cêtres , aidez du fecours du ciel , méritoit d'être foigneufement Henri IL confervéj que des propofitions colorées de Religion ne de- i ç r o, voient point Tébloùir , ôc qu'il falloir fe précautionner contre un projet , qui paroiiïbit tendre à leur deftrudtion , ôc à la rui- ne entière de l'État : que la demande des Cherifs paroiflbit fim- ple , ôc fondée fur des motifs très-louables i mais qu'il pré- voyoit , que fi le titre de défenfeurs de la religion leur étoit une fois accordé , ils fçauroient un jour prendre les marques delà royauté.
Ce confeil étoit fage , mais le Roi ne le fuivit point? foitque la faufle pieté du Cherif l'eût féduit , foit qu'il lui fût indiffèrent de leur céder des provinces pofledées par divers Souverains , ôc expofées auxincurfions continuelles des Chrétiens : peut-être aufli craignoit-il qu'un refus fait à ces défenfeurs de la loi de Alahomet ^ fi chéris du peuple , ne lui attirât la haine publi- que , ôc ne le fît foupçonner de méprifer ôc de trahir la Reli- gion. Ces réflexions le déterminèrent à leur accorder le tam- bour ôc l'étendart qu'ils demandoient , ôc à leur donner des lettres de recommandation adreffées aux Seigneurs ôc aux Gou- verneurs de ces payis.
Leur première expédition fut dans la province de Ducala Pfem.icre au royaume de Maroc , le deffein de s'eflayer , ôc l'envie de des cherifs ; complaire à leurs amis , les y guida : ils ne pouvoient faire d'en- le"''^ conquê- treprife confidérable , n'ayant que fort peu de troupes , d'ail- leurs la ville d'Afafi, jufqu'où ils portèrent leurs pas, avoir une forte garnifon: delà ils s'avancèrent jufqu'au cap d'Aguer , qui, comme Afafi^ étoit fous la domination des Portugais. La répu- tation des Cherifs s'étendoit déjà au loin ,lorfqu'ils fe trouvè- rent hors d'état de fournir à la fubfiftance de leurs troupes. Mais les peuples , en faveur d'une guerre ii fainte , leur accordèrent la dixième partie de leur revenu. Dans la province de Dara , les peuples de Quiteva , de Timefguita y de Tinzulin , de Ten- zeta , de Tagamadurt , ôc de plufieurs autres villes, fe foûmi- rent à cette contribution. Ceux de Tarudante qui vivoicnt en liberté depuis le pillage de leur ville , engagèrent les habitans de Tedfi ôc les peuples voifins , à donner cinq cens chevaux au père des deux Cherifs , ôc à lenommer leur chef, pour aller fous fes ordres aflléger les Chrétiens qui étoient dans Aguer.
Bij
ces.
12
HISTOIRE
Mahamet le plus jeune fixa fon féjour à Tarudante , qui au-
7T jj trefois avoir été celui des Merinis dès le commencement de leur domination j ôc il fit bâtir afTez près de cette ville une for- ^ ^ ' tereflbj à laquelle il donna le nom de Faraixa. La faveur des Maures qu'il fçut gagner , l'éleva à la dignité de commandant des armées ôc d adminiftrareur des affaires civiles : ces peuples impatiens de s'affranchir du joug des Chrétiens, fe flattoient d'y réiinir fous ce chef. Il conduifit fes troupes du coté de la province de Sufa , attaqua Ôc défit les Mezuars amis des Chré- tiens d'Aguer, ôc fe rendit maître de la province de Dara qui leur étoit foûmife. Levoifinage de Sufa lui fit naître le deflein d'aller jufque dans cette Province j pour y pénétrer , il fal- loir paffer par Tiguiut , ville fituée au pied du mont Atlas, com- mife à la garde de Mahamet Elche , Génois & renégat^ qui par un traité lui accorda le paffage. Il entra dans la province de Sufa , ôc s'empara de tout le payis , fous prétexte de venir au fecours des peuples d'Hea, de Ducala, ôc de Tremefen, dé- folés par les incurfions des Arabes des montagnes , ôc par les hoftilitez de la garnifon d'Afafi.
Sa puiflfance étant augmentée par fes conquêtes , Ôc fon ar- mée fortifiée par les contributions de tant de peuples, il em- porta d'aflaut Tedneft capitale d'Hea , ville voifine d'Afafi ôc d'Azaamor ; ôc y fit bâtir un Palais , qui fembloit être deftiné au repos de fa vieillefle. La fortune jufqu'alors avoit fécondé fes entreprifes j mais Yahay Ben-ta-fuf , tributaire du roi de Portugal y ôc ennemi déclaré des Cherifs , fe reprefentant qu'il avoit plus d'intérêt qu'aucun autre, d'arrêter le cours rapide de leur fortune naiffante , engagea Nugno Fernandez d'Atayde commandant d'Afafi, à unir fes forces aux fiennes, pour aller furprendre Tedneft, Ôc y faire périr le Cherif. Ils raflemble- rent avec une diligence extrême quatre cens chevaux Efpa- gnols , ôc trois mille Maures, avec huit cens Arabes habitans des montagnes d'Abda , ôc de Guarbia , dans la province de Ducàla ) ôc s'avancèrent enfuite vers Tedneft. Leur mar- che, quoique fecrette ôc bien concertée , fut découverte par le Cherif. Tenant fa fortune de fa réputation , il crut devoir tout ofer pour la foûtenir. Il alla donc au-devant de l'armée ennemie à la tête de quatre mille chevaux. A peine fut-il éloi- gné d'une heuë ôc demie de Tedneft, que le jour commença
DE J. A. D E T H O U , L I V. Vîl. t^
li paroître avec fon ennemi , qu'il ne croyoit pas fi proche. Yahay qui commandoit Pavantgarde , fans attendre Nugno , Henri IJ tranfporté de fureur à la vue du Cherif , s'avança fur lui , ôc la i r r o, haine anima tellement fon courage , qu'il l'obligea à fuir 5 il le pourfuivit le refte du jour> accompagné de Nugno ^ qui étoit furvenu. Outre le butin qu'il fit fur le Cherif j il fit prifonniers deux cens de fes gens , ôc huit cens refterent fur le champ de bataille 5 ce combat lui coûta la perte d'environ cent douze Maures , ôc il n'y périt aucun Chrétien. Le Cherif avec fes en- fans , échapé par fa fuite à la fureur de l'ennemi , quitta Ted- neft, qui après fa défaite ne lui parut pas un azile alTuré 5 les habitans de cette ville fe réfugièrent dans les montagnes voi- fines , ôc le vainqueur y entra aufïï-tôt , fans y trouver de réfif- tance. De-là Nugno fuivi de Dom Juan Menefes , gouverneur d'Azaamor , qui lui avoir amené fix cens chevaux ôc mille hom- mes d'infanterie , rangea fous fon obéïflance le payis d'alen- tour : une partie fe foûmit volontairement , mais il fallut em- ployer la force pour foûmettre l'autre.
A peine les Portugais furent-ils retirés , que les Cherifs re- mirent une armée fur pied. Une fédition arrivée alors à Ted- neft , leur facihta le moyen de rentrer dans cette ville. Ce fut alors que le père des trois Cherifs mourut de maladie. Après fa mort j fes trois enfans fe fervirent utilement de fes leçons , ôc fçurent fe maintenir eux-mêmes par leur propre ha- bileté : ils forcèrent Alguel foûmife à Cydi Bugima tributaire des Portugais , ôc fe faffurerent par une bonne garnifon. Le château deXauxava, au-deflbus de Maroc, futenfuite fortifié par leurs ordres , pour s'oppofer aux courfes des Chrétiens 5 les contributions qu'ils mirent fur le payis circonvoifin fervirent à l'entretien de leur armée. La Fortune depuis ne leur fut ni fa- vorable ni contraire dans leurs combats contre les Portugais j le prompt fecours qu'exigeoit d*eux Anega j petite ville que Dom Lopez Barriga maréchal de Camp avoir alTiegée 3 les en- gagea dans une bataille , oii ils remportèrent la victoire ôc fi- rent Barriga prifonnier. Cette perte des Chrétiens fut compen- féô par la mort d'Abdelquivir l'ainé des Cherifs , qui fut tué dans cette adion. Hamet ôc Mahamet revinrent triomphans à Xauxava, oii ils conduifirent Barriga.
A leur arrivée , ils formèrent le deflein d'envahir Maroc.
Biij
^
14 HISTOIRE
m^m^^^mmm^m^ Cettc vIlIc prcfque détruite, comme je l'ai dit, fous la domî- Henri II ^'^^^^'^ri des Merinis, étoit alors fous celle de Nacer Buxentuf , j - ' de la famille de Henteta j ôc comme elle étoit médiocrement peuplée , ôc fans relâche inquiétée par les Arabes des monta- gnes, ce Prince étoit fort foible. Les deux frères artificieux: ôc adroits s'inlinuerent dans fon amitié , en lui donnant part dans leur butin , & par la promefle qu'ils lui firent d'étendre fon Etat. Séduit par l'intérêt ôc par l'ambition , il confentit à les recevoir , ôc leur fit rendre à leur entrée les honneurs dûj à leur cara£lere , ôc à la prpfefiion qu'ils faifoient d'une haute pieté. Ils n'eurent pas befoin d'employer tout leur art , pour tromper ce Prince crédule ôc peu éclairé. Les fréquentes par- ties de chafle qu'ils faifoient avec lui , leur fournirent l'occa- fion de Fempoifonner avec un gâteau fait de fucre ôc de farine de froment à la mode du payis j il revint à la ville après en avoir mangé , ôc mourut aufli-tôt, fans qu'on pût découvrir alors la caufe de fa mort. Alors Hamet, l'aîné des deux Cherifs , qui avoir gagné les habitans par fes préfens ôc par fes promeffes, fut proclamé Roi. Le nouveau tyran, pour fe garantir des entre- prifes , que les enfans de Buxentuf, injuftement privés d'une légitime fuccelTion , auroient pu former contre lui , leur don- na à titre de dédommagement des terres dans des lieux fort t éloignez. Il envoya aufïi-tôt des Ambaffadeurs au roideFez, pour l'informer de fes exploits , lui offrir des préfens de fa part, s'engager à lui payer un tribut annuel, ôc faffurer qu'ils étoient prêts à lui obéir en tout.
Il s'alluma alors une guerre fanglante entre les Arabes de Zarquia ôc ceux de Garbia , dans la province de Ducala. Les Cherifs accoutumez à tirer avantage des malheurs d'autrui , promirent à l'un ôc à l'autre parti de leur donner fecours ; ces peuples féparement flattez du même efpoir, vinrent pleins de confiance camper à Quehera , à deux lieues de Maroc , ôc là fe livrèrent bataille. Les Cherifs fpeclateurs avec leur armée , voyant qu'après un combat auffi long que fanglant, la victoire ne panchoit encore d'aucun côté , ôc qu'il leur feroit facile de l'emporter fur ces combatans également affoiblis , vinrent fon- dre fur eux, comme fur des ennemis, les défirent aifément , ôc s'en retournèrent à Maroc chargez de dépouilles.
Leur infanterie , leur cavalerie , leurs munitions de guerre
DE J. A. DE T H O U , Liv. VII. i;
augmentées par tant de victoires jinfpirerent aux deux Cherifs une fierté, qui alla jufqu'à méprifer le roi de Fez y ils lui refu- Henri IL ferent la cinquième partie des dépouilles des vaincus , & de i r r q.,. lui payer le tiibut auquel ils s'étoientjoûmis : pour infulter ce Prince , ils lui envoyèrent les plus mauvais chevaux pris à la guerre. Le Roi offenfé ordonna à fon rélident à Maroc de fommer Hamet de fa parole, ôc que s'il differoit de l'acquit- ter , il lui déclaroit la guerre : ce Prince , dans le déclin de l'âge y mourut fur ces entrefaites. Hamet Oataz fon fils , qui avoir eu pour précepteur le Cherif Mahamet , loin de venger l'injure faite à fon père , l'oublia jufqu'à figner un traité , où il fe contentoit d'un léger tribut payable tous les ans , oc qui n'étoit qu'honorifique. Cependant les Cherifs enhardis par leurs heureux fuccès^ôc appuyez de l'amitié des Seigneurs du payis qui habitoient dans les montagnes , fe mirent peu en peine d'ob- ferver ce dernier traité : lorfque le tems d'y fatisfaire fut ar- rivé, ils envoyèrent dire au Roi, que leur qualité de légiti- mes héritiers de Mahomet , leur donnant plus de droit à l'em- pire d'Afrique qu'à lui-même, ils dévoient être exempts de tout genre de tribut j que s'il vouloit pourtant leur accorder fon amitié , ils fçauroient y répondre 5 mais que s'ilprétendoit les troubler dans leurs guerres contre les Chrétiens , Dieu ôc Mahomet vengeroient le tort qu'il feroit à la Rehgion ; que de leur côté ils avoient aflez de force ôc de courage , pour rendre fes efforts inutiles , ôc le traverfer dans fes defleins.
Le malheureux fuccèsde la tentative que le Cherif Mahamct, gouverneur de la province de Sufa , avoir faite contre la ville d'Aguer , l'avoir obligé de retourner àTarudante, qu'il faifoit fortifier à la hâte : Hamet fon frère , aidé de fes amis , avoit conquis tous les payis d'alentour , la dixme dont nous avons parlé jfuffifoit à la fubfiftance de fon armée 5 ilcontinuoit tou- jours à l'exiger fous prétexte de Religion , ôc n'avoit encore ofé impofer d'autre contribution , ni fur les peuples qu'il avoit fubjugués par les armes , ni fur ceux qui s'étoient foumis vo- lontairement à lui. Le roi de Fez ouvrit enfin les yeux , ôc ^^ roi de reconnut fa faute un peu tard. Allarmé de la puiffancedes Che- b^euer^e^aux rifs qui augmentoit de jour en jour , il leur déclara la guer- Clierifs. re , ôc mit le fiege devant la ville de Maroc. Les eflforts qu'il fit pour la prendre furent inutiles 3 Mahamet y avoit fait entrer
i6 HISTOIRE
des troupes j qui dans une foitie forcèrent le camp du Roi 6c Henri IL repouflferent fon armée avec une grande perte. Le Roi averti ^ S S ^' alors que fon frère Muley Muçaud avoir pris les armes contre lui , & que Ça marche faifoit juger qu'il avoit des defleins fur Fez , leva le liegc & regagna promptement cette Capitale. Les Cherifs profitèrent de l'occafion , pourfuivirentle Roi, défirent fon arriere-garde , ôc entrèrent dans la province d'Hefcure. Après l'avoir défolée , ils forcèrent les peupes , ainfl que ceux de la province deTedla , à leur donner la dixme ôcle tribut qu'ils payoient au roi de Fez. L'ambition ôc la fortune de ces cicux frères l'emportant alors fur la modeftie & la politique 3 leur firent fouffrir fans peine qu'on leur donnât le nom de Roi , à l'aîné le titre de roi de Maroc, ôc au cadet celui de roi de Sufa ou Sus. Cependant Oataz projetta de tout tenter , pour étoufîer dans l'Afrique ce mal naiftant^ en exterminant des ennemis fî formidables j ainfi après avoir rendu le calme à fes états , il en- treprit une nouvelle expédition contre les Cherifs.
Ces deux frères n'attendirent pas qu'on vînt les affiéger , ôc ne fe bornèrent pas à fe tenir fur la défenfive , ce qui auroit marqué quelque foibleffe. Se croyant affez forts pour rifquer une bataille , ils marchèrent au-devant de leur ennemi , ôc cam- pèrent fur les bords de la rivière des Nègres , à l'endroit d'un gué nommé Buacuba. L'armée du Roi étoit compofée de dix- huit mille chevaux, parmi lefquels il y avoit deux mille tant arquebufiers qu'arbalétriers, ôc dix-fept pièces de campagne. Les Cherifs campez de l'autre côté de la rivière , n'avoient que fept mille chevaux ôc deux cens arquebufiers. Les deux armées refterent trois jours dans l'inadion. Les Cherifs n'a- voient deflein que de s'oppofer au paflage des ennemis : mais le Roi déterminé à pafler la rivière pour donner bataille , quoi- qu'il lui en dut coûter , difpofa ainll fon armée. Mahamet fon fils eut le commandement de l'avantgarde , avec Abdala Za- goybi , arrivé depuis peu d'Efpagne , où il avoit été obligé de céder la couronne de Grenade , que pofledoient fes ancêtres , à Ferdinand ôc à Ifabelle : le corps de l'arniée étoit conduit par Muley Dris , proche parent du Roi , ôc qui avoit époufé fa fœur nommée Ayxa , ôc par l'Alcayde Laatar. Le Roi fe referva l'arrieregarde , foûtenuë des principaux Gouverneurs «^ Seigneurs de fon Royaume.
Zagoybî
DE J. A. DE THOU3 Liv. VIL if
Zagoybi fut le premier qui s'expofa à pafler le fleuve j 6c
il gagna le rivage, tandis que le refte de la cavalerie paffoit. Henri IL Mais l'armée des Cherifs partagée en deux corps , le premier i r ^ o. fous les ordres du roi de Sufa , l'autre commandé par celui de Maroc , voyant le relie des ennemis entrer dans la ri- vière, fans attendre que tous fuffent paflezj fondit avec tant de vigueur fur la troupe de Zagoybi, qu'il fut forcé de recu- ler ôc de rentrer dans la rivière. La rencontre de ceux qui la traverfoient , pour venir à fon fecours , fut caufe que les uns & les autres s'embarafferent de telle forte , que l'ennemi rangé fur le rivage pouvoir à fon gré les choifir ôc les tuer à coups d'arcjuebufe : ils périrent tous de cette manière ou furent noyés. Mahamet fils du roi de Fez , ôc Zagoybi autrefois roi de Gre- nade, furent tuez dans cette a£lion. La mort de ce dernier efi: un grand exemple des caprices de la Fortune : ce Prince en per- dant fes Etats , ne perd point la vie 5 il la perd en défendant ceux d'autrui.
Le roi de Fez , qui n'avoit pas encore tenté le pafTage du fleuve, forcé d'être fpe£tateur inutile dudéfaftre de fon armée, fans efperance de pouvoir la fecourir , prit la fuite, ôc alla droit à Tedla , pour fe rendre à Fez ; il perdit tout fon canon ôc fes tentes, ôc ce qui le toucha beaucoup plus, fes femmes. Les Cherifs animez par une fi grande vi£toire , ôc par le butin qu'ils avoient fait, paflerent le mont Atlas pour former le. fiége de Tafilet capitale de Numidie , qu'ils attaquèrent avec le canon du roi de Fez. Xec Amar , qui commandoit dans cette ville , la rendit , ôc fut amené à Maroc par les deux frères , qui prirent en chemin plufieurs villes , ôc rangèrent fous leur obéiflance di- vers peuples des montagnes 5 les uns fe fournirent volontaire- ment, entraînez par la fortune de ces vainqueurs s ceux qui fi- rent quelque réfiftance y furent contraints par les armes ', aucu- ne de ces contrées ne fut exempte de leur payer les tributs ôc les impôts , qu'elles payoient au roi de Fez.
Ce Prince infortuné , pour foûtenir la dignité royale ôc pa- roître au-delTus de fes malheurs , chargea Laatarôc Muley Dris, d'aller avec ce qui leur reftoit de troupes , ravager la provin- ce de Suza ôc en tirer autant de contributions qu'ils pourroient. Mais le Cherif Mahamet les obligea de retourner fur leurs pas , ôc après avoir mis la provijice en fôreté , il reprit le Tome II, C
iS HISTOIRE
' ■ I chemin de Tarudante , fiége de fon Empire , qu'il fe hâtoit de
Henri IL ^^^^^ fortifier. Après avoir attiré à fon parti plufieurs peuples
j - -Q^ de la Numidie ôc de laLybie^foit parla terreur de fes armes>
foit parla manière dont il en ufa à leur égard, il forma ledef-
fein de tout tenter pour s'emparer d'Aguer^ qui étoit uagrand
obftacle à fes entreprifes.
Aguer eft fitué fur un cap , appelle par les anciens Vifa^ '♦Ptolomée gyum ^, au pied du mont Adas, entre Mefla ôc Tedneft du côté rappelle vfa- ^^ couchant : fon port eft commode Ôc fameux pour la pêche. Siège d'A- Diego Lopez de Sequera, qui entreprit depuis le voyage des. guer, Indes orientales, y avoit fait bâtir un Fort. Emanuel roi de Por-
tugal jugeant que ce Fort lui feroit d'un grand fecours pour l'exé- cution des defïeins qu'il avoit fur l'Afrique , l'acheta une fomme confiderable. Il étendit fon enceinte , ôc y mit une bonne gar- nifon,avec du canon. Le CherifMahamet y envoya l'an is^6 une armée de cinquante mille hommes , fous les ordres de fon fils Harran. Gutierre de Monroy commandant de cette place, peu effrayé du péril qui le menaçoit, manda d'abord au roi de Portugal, qu'il n'avoir befoin que de vivres ôc de munitions de guerre. Le Cherif voyant que malgré tout le feu de fon artillerie ôc les fréquentes attaques de fes troupes , fes efforts étoient rendus inutiles par la valeur des afîiégez ,pritlaréfo- lution de faire conftruire une Tour, fur une colline voifine qui commandoit la ville, pour y placer des coulevrines ôc empê- cher les aiïiégez de défendre leurs murailles j il vint à bout de cette entreprife , à la faveur d'une trêve de deux mois qu'il propofa Ôc qu'il fit accepter à Monroy. Les conditions portoient, qu'il feroit permis de part ôc d'autre de réparer les ouvrages ôc d'en conftruire de nouveaux. Le Gouverneur ne prévit pas d'abord la conféquence de cet article: il s'imagina au contraire qu'il étoit de fon avantage de foufcrire à un traité , qui lui don- noitletems de recevoir du fecours ôc de réparer fes murailles. Il reconnut, mais trop tard , à quoi il s'étoit engagé. La trêve n'étoit pas encore expirée, que les ennemis avoient achevé la Tour. Ils recommencèrent leurs attaques , ôc à faire feu fur la ville ; le canon eut bien-tôt fait brèche : la batterie dreffée fur le nouvel édifice défoloit les afliégez , fans néanmoins rallentir leur ardeur. Il y avoit déjà fix mois qu'ils réfiftoient coura- geufement , lorfqu'ils reçurent enfin des fecours qui leur furent
DEJ. A. DETHOU, Liv. Vil. 17
plutôt funeftes qu'avantageux. Le quartier de la ville le plus à couvert des attaques de l'ennemi, étoit celui qui dominoit fur Hp^ir^iII, îa mer j il fut confié à la garde des troupes nouvellemeut débar- 1 ^ r o ' quées > îa facilité qu'elles trouvèrent à fe fauver de ce çôtc-là , fit qu'elles furent les premières à fuir.
Cependant l'ennemi ayant donné un afîaut ^ & étant monté à la brèche » il arriva dans la chaleur du combat que le feu prit à un tonneau de poudre, le baftion qui le renfermoit fauta> ôc enfevelit fous fes ruines près de foixante des afîiégez. Cette perte redoubla l'ardeur des afTiégeans. La garnifon allarmée n'étoitpas encore remife de fon effroi, qu'ils donnèrent un fé- cond affaut. Les troupes nouvellement venues d'Efpagne en furent épouvantées , ôc fe fauverent dans les vaiffeaux qui les avoient amenées. L'ennemi devint enfin maître de la ville , mal- Prife kVK~
gré la vive réfiftance de fes braves défenfeurs. Mahamet irrité ^^^ ^cL\ ^, . , . , .r 1 1 1 1 T 1 • CherifMaha-
d avoir acheté la prile de cette place, par la perte de dix-huit met. mille hommes , fit paffer au fil de l'épée tout ce qui s'y trouva, fans diftindion d'âge ni de fexe. Le Gouverneur réfugié dans le Fort, ayant été fait prifonnier, avec ceux qui l'avoientfui- vi, ils furent traitez avec douceur par Mumen Belelche, fiis de ce renégat Génois , dont nous avons parlé. Dona Mencia , fille de Monroy , fe trouva au nombre des prifonniers ; fa par- faite beauté infpira à Mahamet le plus violent amour; mais il ne put lui en donner , ni la déterminer à payer par la per- te de fon honneur le prix de la liberté de fon père ; ce bar- bare alors, palTant de l'amour à la rage, ordonna qu'elle fut abandonnée à la brutalité des Nègres. Dans cette cruelle ex- trémité , cette fille confentit à fe rendre, s'il vouloir la pren- dre pour fa légitime époufe , & la laiffer libre dans l'exercice de fa Religion. A ces conditions le mariage fut conclu. Mais la groffeffe de Dona Mencia, peu de tems après déclarée , por- ta les autres autres femmes de Alahamet à un tel excès de ja- loufie , qu'elles l'empoifonnerent. La liberté que fon père obtint après fa mort, les grands honneurs ôc les riches préfens dont Mahamet le combla en le renvoyant en Portugal, témoignent quelle étoit la force de fon amour.
La puiffance des Cherifs affermie par cet heureux fuccès, porta la terreur chez les Princes Afriquains, dépendans de la couronne de Portugal ; tous ceux de la contrée fe mirent fans
Cij
ià HISTOIRE
■ balancer fous leur obeiflance. Cette nouvelle fit prendre aux
Henri ÎJ. Portugais le parti de démolir ôc d'abandonner les forterefies
i r ^ o, d'Afafi, d' Azamor , d'Arzila , ôc d'Alcaçar , qui leur étoient plus à charge qu'avantageufes.
Les deu'i: Cependant la difcorde , que la profperité fa'.t fouvent naître, Chcrjfs fe y[^^ ttoubler ces deux frères au fein de leur félicité. Maha-
biouillent & , . , • i i o
ic font h met plus jeune, plus vertueux , moms barbare, & en appa- guci-re. rence de meilleur foi, que fon ainéj n'ayant au commence-
ment pofTedé Sufa qu'en qualité de Gouverneur, prenoit alors le titre de Roi, ôc refufoit de payer le tribut à fon frère. A la fommation qu'Hamet lui fit de lefatisfaire, il répondit que fon refus étoit fondé fur des droits, quis'étendoient encore à exi- ger de lui le partage des tréfors dépofez par leur père à Ta- zaror, après la défaite du Roi de Fez, ôc à faire reconnoître fon fils Harran héritier du Royaume j que telle étoit la difpo- fition du tcftament de leur père , qui portoit que le premier mâle né de l'un d'eux feroit Vizir, ôc fuccederoit à la Cou- ronne. Ces prétentions alloient devenir le motif d'une fanglan- te guerre, lorfque Cidi Arrahal, du nombre de leurs Sages, qu'ils nomment Alfaqui , homme diftingué par fa haute pru- dence , ôc par la pureté de fes mœurs , s'offrit d'être le média- teur de ces différends : pour les terminer on convint dutems> ôc du lieu. Ce fut auprès de la rivière d'Hued-Iffin que l'entre- vûë fe fit. Dans les embraffemens mutuels que ces deux frè- res fe donnèrent, l'aîné effaya de jetter parterre fon cadet, qui par fon agilité fe garentit de la chute : dès qu'il fut remis de l'émotion que la perfidie de fon frère lui avoir caufée , il fe contenta feulement de la lui reprocher , ôc fortit de la con- férence fans rien conclure.
Cet incident fut fuivi des ordres que Hamet donna à fon fils aîné Muley-Zidan , ôc peu après à fon fécond fils Muley- Çaid d'aller attaquer Mumen Belelche ôc Hafcen Gelbi , lieu- tenans généraux de fon frère. Ils remportèrent fur eux la vic- toire, ôc revinrent triomphans à Maroc. Ce début heureux donna de la hardieffe au père , ôc lui fit concevoir de plus hautes idées. Mahamet alors affembla fes amis, ôc leur repré- fenta que la guerre qu'il étoit obligé de foûtenir , étoit odieu- fe , ôc qu'il la déteftoit lui-même î mais qu'il falloit s'en pren- dre à la perfidie ôc à l'iniquité de fon frère Hamet , qui étoit
DE J. A. DE THOU , Liv. VII. si
TagrefTeur : qu'il les prioit de le fecourir dans une fi jufte caufe, & de s'armer pour fa défenfe. Son difcours plein de vérité fut He^jriÏJ. applaudi ; ôc tous unanimement promirent de lui donner du i ç ^ o. fecours. Cette promeffe ne lui laifTant rien à délirer, il porta la main à fa barbe , fuivant l'ufage de fa nation , ôc fe flattant par avance d'un heureux fuccès, il dit à fes amis, qu'ils pou- voient compter fur une viftoire certaine, & leur prédit même que dans peu , fécondé de leur valeur , il feroit maître de la perfonne de fon frère. Il leva donc une armée la plus nom- breufe qu'il lui fut poiïible, ôc en détacha une partie pour s'em- parer du pas de Mafcarot , auprès du mont Atlas , du côté du midi, furie chemin, qui de Maroc conduit à Tarudante. Mais Hamet inftruit de fes defieins par fes efpions^ prit fon chemin à gauche , ôc diftribua fon armée fous quatre chefs : ?viuley-Nacer ion fécond fils commandoit quatre mille chevaux qui formoient l'avant-garde 5 il fe réferva , avec Buhaçon fon troificme fils , le même nombre de cavalerie pour le corps de bataille : i'arriere- garde pareillement compofée de quatre mille chevaux marchoir fous les ordres de Muley-Zidan fon fils aînéj Muley-Çaid, le plus jeune de tous conduifoit les bagages : les armées des deux frères ennemis n'étoient compofées que de cavalerie.
Mahamet , pour prévenir fon frère qui avoit pris un chemin détourné, commanda à fon fils Mahamet Harran d'aller au- devant de lui avec trois mille chevaux, & de donner fur les pre- miers efcadrons qui paroîtroient dans la plaine 3 fans attendre la jondion des autres. Harran exécuta cet ordre avec tant de promptitude, qu'il en vint aux mains avecNacer, dans le tems que le refte de l'armée défiloit avec peine par un chemin étroit. L'attaque fut vigoureufei l'égalité de valeur tint lavidoire in- certaine pendant une heure de combat ; ce qui donna le tems à Mahamet de s'avancer avec le relie de fon armée foûtenuë de quelques arquebufiers des montagnes. A peine fut-il arri- vé , que Hamet fils de Muley-Ferez ôc principal officier deNa- cer, futtué. Les troupes du Roi de Maroc furent bien-tôt con- „ . „ . ,
j' i_ j 11 11 -Uni/- . n'TrnetjI aine
traintes d abandonner le champ de bataille : & de le retirer avec des Chei ifs , perte de huit mille hommes. Hamet fuivi de Buhaçon fon fils ^^ ^^/-^if &" S étant trop avance dans la melee pour fecourir Nacer , fut pris pai ibn freig ôc conduit à Tarudante avec fes équipages , ainfi que i'avoit ^^^lamet. prédit Mahamet.
C ii;
2.t HISTOIRE
Muley-Zidan échapé des périls , revint à Maroc fuîvi d'un pe- tit nombre des liens. Comme il n'étoit pas ennemi de la Re- Henri 11. îigion Chrétienne, fon défaftre & celui de fa patrie qu'il dé- * I y ^' ploroit, lui firent naître l'idée de demander du lecours à Char- le-Quint ; il fit part de ce projet à quelques Efpagnols , par- ticulièrement à Louis de Marmol ' né à Seville , à qui nous devons l'hiftoire fidèle de ces troubles d'Afiriquej mais Giha- ni gouverneur de Maroc lui fit entendre , qu'en faifant un traité d'alliance avec les Chrétiens y il alloit s'attirer la haine des Mau- res ^ ôcfoulever toute l'Afiique contre lui : il abandonna donc ce deflein , ôc réfolut de faire la paix avec fon oncle. Il la lui fit propoferpar Aîarie fille du Cherif Mahamet 5 qui étoit fa femme ôc fa coufine germaine. Le traité fut conclu , aux con-^ ditions que les conquêtes feroient partagées entre l'oncle ôc le neveu 5 fçavoir, que la province de Sufa ôc fes dépendances au- delà du mont Altas du côté du midi , avec la Numidie ôc la Lybie, feroient fous la puifiance de Mahamet j queHametau- roit fous la fienne , avec Tafilet , toutes les autres provinces vers le feptentrionj que letréfor laifi'é parleur père àTazarot, feroit également partagé; que Mahamet Harran^ le plus âgé de tous leurs enfans de part ôc d'autre , feroit déclaré fuccefleur des deux Royaumes fuivant , la volonté de leur ayeul , ôc qu'à fon défaut Muley-Zidan fils de Hamet feroit appelle à la cou- ronne j que tous les prifonniers feroient rendus réciproquement fans rançon; que tous ceux qui étoient retenus à Tarudante> s'obligeroient par ferment de ne jamais porter les armes con- tre Mahamet , ôc de ne point contrevenir à ce traité ; que Ha- met , comme aîné ; auroit la cinquième partie dans le butin 3 lorfqu'il en feroit fait par les troupes des deux frères jointes en- femble; que lorfqu'ils les commanderoient en perfonne, Ha- met auroit le commandement général y ôc Mahamet la qualité de Vizir , ou de lieutenant de fon frère. Traité con- çjg traité fait par l'entremife de Marie l'an i<^^ procura la
clu entre les , , '„ /- > it^- • -i i • ^
deux Cherifs. liberté de Hamet an fon retour a Maroc ; mais il ne voulut point
Hamcteilmis foufctire aux conditions qu'il contenoit, prétendant qu'elles eu liberté. * ^
I Auteur Efpagnol qui a e'crit dans me de Grenade. Cet auteur e'toit né en
le feiziérne fiécle. Ses principaux ou- vrages font la Defcription générale de l'Afrique , avec Vh'tfloire de la Rébellion & du châtiment des Maures du royau-
cette ville. La Defcription de l'Afrique a été traduite en François par d'A- blancourt , ÔC imprimée à Paris en I 667, i
DE J. A. DE THOU3 Liv, VIL sj
blefToient les intérêts de fon fils aîné , ôc que s'il avoit paru 'jji^-e-
les accepter , il ne l'avoit fait que par force. Il déclara donc une Henri IL féconde fois la guerre à fon frère. Le premier combat fut don- i 5- 5- o. né le 19 d'Août de l'année fuivante , auprès de Quehera , à deux ^^^^^ ^^_ lieues ôc demie de Maroc. Hamet ne fut pas plus heureux qu'il dareiagucnc l'avoit été auparavant. Ce qui précéda fa défaite fembloitTan- ï^''^J'^%\f, noncer : l'air étoit calme ôc ferain 5 fon armée marchoit le dra- fait, peau Royal déployé : ce drapeau , fans être agité par le vent, s'attache par malheur à un buifîbn d'épines de telle forte , qu'un quart d'heure put à peine fuffire pour le dégager. Tandis qu'on étoit occupé en préfence du Roi à dégager le drapeau , Ma- hamet vint fondre fur fes ennemis , ôc les obligea à fuir. 11 paffa le refte du jour ôc toute la nuit à les pourfuivre fi vive- ment, qu'il fe trouva le matin aux portes de Maroc. Son arri- vée annonçant aux habitans fa vidoire , il les fit fommer de fe rendre 5 le Gouverneur perfuadé que Hamet étoit mort ou prifonnier , de crainte d'irriter le vainqueur dont il vouloir ga- gner les bonnes grâces, lui rendit la ville , fans faire aucune réfif- tance. Les portes furent à l'inftant ouvertes, ôc Mahamet en- tra dans Maroc au milieu des acclamations pubhques. 11 fit éclater dans fon triomphe autant de probité que de modéra- tion ; s'étant rendu maître du ferrail , il pouvoir difpofer du tré- for , des femmes , ôc de tout ce que fon frère y avoit de plus cher ôc de plus précieux 5 mais loin de s'en emparer, il ne vou- lut ni toucher ni regarder le tréfor , ôc s'il jetta les yeux fur les femmes de fon frère ôc fur fes nièces, ce fut pour lesconfoler ôc les affurer qu'on les traiteroit avec douceur. Il alla de là prendre poflelîion de l'arfenal.
Hamet , qui dans l'obfcurité de la nuit s'étoit écarté du droit chemin , vint fe préfenter avec peu de fuite à la porte de der- rière du Palais : quel fut fon étonnementlorfqu'il apprit que fon frère y étoit ! 11 fe retira pénétré de douleur chez Cidi-Abdal Ben-Cefi, qui étoit un fdlitaire tel qu'on en voit un grand nom- bre chez cette nation. De cette retraite il envoya Nacer Ôc Zidan, fes deux enfans, à OatazRoi de Fcz^ qu'il avoit traité auparavant avec beaucoup de mépris, pour lui repréfenter les injuftices de fon fuere , ôc pour implorer fon fecours contre cet ennemi commun. Le roi de Fez les reçut avec beaucoup de- bonté > Fefperance qu'il leur donna d'accorder à leur père le
54- HISTOIRE
„„„„,^^^,^^.^ fecours dont il avoir befoin, leur fit connoîtie que ceSouvô- Tjr W rain vouloir bien oublier le paffé.
Quoique Mahamet , homme habile & pénétrant , fe fût con- ^ ^ * cilié l'amitié des peuples de Alaroc &c des princes voifins ^ ôc qu'il eût gagné les foldats, en leur payant tout ce qui leur étoit dû par fon frère , il craignoit cependant que la ligue faite avec le Roi de Fez ne leur fût à tous deux également funefte. Cette réflexion le détermina à faire parler de paix à Hamet j on con- vmt que leur entrevue fe feroit fur la rivière de Luyden^ en- ' viron à une lieuëdc Maroc, ôc letemsfut fixé au mois d'Avril
de l'année qui fuivit la bataille. On drefla une tente fur une hauteur, ou l'on étoit de toutes parts à couvert des embûchesj elle fut environnée des gardes de l'un Ôc de l'autre Souverain, ôc on les rangea de façon , que le trône du vainqueur n'étoit ac- celTible que par un chemin fort étroit. Les deux fils de Hamet ayant été les premiers introduits , leur oncle les embraffa ten- drement. Enfuite Hamet parut : Mahamet fe leva pour aller au-devant de lui 5 dans ce premier abord, la joie leur fit ré- pandre des larmes à l'un ôc à l'autre. Après avoir fatisfait à ce premier mouvement, Mahamet fit affcoir fon frère furie trône auprès de lui. Les premiers momens fe pafTerent en re- gards réciproques ; tous deux vouloient fe parler , ôc attei*-- doient celui qui commenceroit. Mahamet rompit enfin le fl- Mahamerà'^ lence , ÔC dit en s'adreffant à fon frère: « Vous avez à vous Ion frère Ha- » plaindre de la Fortune , ôc moi j'ai à me plaindre de vousi *^'^* 5î vous n'avez pas tenu la parole que vous m'aviez donnée à
3î Tatudante. Sans confulter le fang qui nous unit, ni les obli- M gâtions qui doivent vous attacher à moi, à peine avez-vous w été libre , que vous avez crû être endroit de me déclarer la 3» guerre. Dans toutes les conditions , on blâme un homme =^ qui manque à fa foi. De quel oeil doit-on regarder les prin- 9» ces qui ne gardent pas la leur ? Leur rang qui les met au- '» deffus desloix qui peuvent y contraindre, devroit les en ren- M dre plus efclaves que les autres hommes. Nous voyons tou* »> les jours la colère de Dieu éclater fur les parjures 5 la perte M fubite de vos Etats , ôc la défaite de vos armées , vous l'ont »> fait éprouver. Car ce n'efl ni à ma valeur, ni à ma conduite %' qu'il faut attribuer les avantages que j'ai eus fur vous ; fans 3t une grâce particulière du ciel, il ne ni'auroit pas été polîible
a> de
D E J, A. DE T HO U , L I V. VIL r^;
» de vaincre tant d'ennemis avec fi peu de troupes ; encore
M moins de réduire en ma puifTance tant de Vjlles & tant de j^£^-i^i U, » provinces. C'eft Dieu juftement irrité contre vous, qui pour j r r o. w vous punir , vous afflige de tant de difgraces : la haine de vos » fujets ôc l'afFedion de vos enfans diminuée^ font les chitimens » de votre perfidie. Mais vous êtes mon frère , ôc mon frère »> aîné , je ne puis vous méconnoître ? je fens tout l'avantage »' que cette qualité vous donne fur moi , & le refped qu'elle « m'impofe 5 je ne croi pas jufqu'ici m'en être écarté 5 plus je » m'examine, moins je trouve de reproches à me faire. Je me »' comporterai toujours de même à l'avenu-, pourvu qu'à votre •» tour vous ayez pour moi les égards que vous devez avoir »' pour un frère 5 vous devez m'aimer non-feulement comme >' votre frère , mais en quelque forte comme votre fils. Votre w âge vous donne fur moi une autorité de père ; je vous regarde »ï comme tel , ôc je vous reconnois encore pour mon roi ôc « pour mon fouverain 5 il n'eft rien que je n'entreprenne pour *> vous faire reconnoître en cette qualité : je ne demande qu'à »' vous fervir comme Vizir , mais accordez-moi la grâce de » vous retirer pour quelque tems dans votre palais à Tafilet ; »' je n'ai que cette voye pour m'acquitter de la parole que j'ai 3> donnée aux habitans dé Maroc , ôc pour bannir la crainte « qu'ils ont d'être expofés à votre colère. Si Dieu féconde 3' nos vœux , ôc fi nous réunifTons nos cœurs ôc nos forces, com- « me je l'efpere # dans la guerre que nous avons commencée 3> pour les intérêts de la religion, je vous promets des conquê- « tes , qui vous feront regarder comme peu de chofe ce que 3^ nous poffedons aujourd'hui; vous régnerez fur des provin- M ces ôc des royaumes, plus beaux ôc plus puifTants , que vous »' pourrez laifTer à vos enfans : joûiffez déformais avec eux " d'une douce tranquillité 5 lorfqu'il s'offrira des occafions de »' leur donner des emplois à la guerre , ôc de partager avec eux « la gloire de mes exploits , je ferai ce que le devoir ôc la ten- 3> dreffe m'ordonnent de faire peureux; lepofez-vousfur moi. » A ce difcours fmcere en apparence , mais au fond plein d'artifi- ce , Hamet répondit peu de chofe , tâcha de juftificr fa condui- te, ôc afîlira fon frère qu'il prenoit en bonne part tout ce qu'il lui avoit dit. Il paffa la nuit dans ce même lieu 3 ôc en partit le lendemain pour fe rendre à Tafilet.
Tom. IL D
2<S HISTOIRE
^' ' -"■ Mahamet livré à une ambition demeRirce concevolt les plus
Henri IL ^^"'^'^^^ efperances , & fe flatoit de réullir dans {es vaftespro-' j -, ^ Q^ jets. Oataz roi de Fez , aufTi refpedable par fon nom ôc par l'an- Guerredes cienneté de fa racc , que redoutable par fes forces , étant celui Clierifs con- qui pouvoit principalement le traverfer, il réfolut fa perte. Il Fez. envoya Abdel Cadcr fon fécond Hls avec fes troupes joindre
celles de Mumen Belelche , pour demander à Oataz la provin- ce de Tedela , dépendante du royaume de Maroc. Le refus qu'il en fit, fut une occafion de lui déclarer la guerre. Les Cherifs commencèrent par ravager ces contrées , & après avoir enlevé l'argent du tribut , ils allèrent aiïieger le château de Fixtela fitué fur la frontière & qui étoit gardé par une bonne garnifon , que commandoit Onzar. Le fuccès ne répondit point à leur attente j on les repouffa aulfi vivement qu'ils atta- quèrent, ôc toutes leurs mines furent éventées. Le roi de Fez parut alors avec trente mille hommes de la première nobîefle des pays de Fez , de Vêlez ôc de Dubudu. Les Holotes , Princes Arabes , ôc le Sophi Benimeîec fe joignirent à cette armée avec huit cens Turcs , commandez par Marian,Per- * fan de nation , venu depuis peu d'Alger pour faire la campa-
gne ; il y avoir encore mille archers à cheval , ôt vingt-quatre pièces de canon. Mahamet informé du nombre de troupes de ion ennemi , fit avancer avec diligence celles qu'il avoir levées dans les pays de Maroc ôc de Sufa 5 il entra dans Tedla avec dix-huit mille hommes , douze cens archers ôt du canon, pour fe joindre à Belelche près de la rivière des Nègres. Il en par- tit , ôc ne marcha qu'à petites journées ^ dans l'efperance que ceux de Fez , impatiens de revoir leurs familles, ne tiendroient pas long-tems la campagne , ôc que les Arabes naturellement inconftans ôc légers fe retireroient en leurs pays, fi la guerre duroit. Malgré l'envie qu'il avoir de combattre , il fut quel- que-tems fans faire aucun mouvement. Mais dès qu'il vit le Roi campé auprès de Fixtela fur la rivière de Derna , du côté du levant , ôc que la retraite des Arabes ôc de ceux de Fez diminuoit fes forces , il rangea fon armée en bataille , croyant par ce mouvement attirer Oataz en plaine ôc le faire fortir de fes retranchemens. Le Roi qui voyoit tous les jours fes troupes quitter fon camp j ayant intérêt d'en venir aux mains avant que d'en être entièrement abandonné , fe mit en état de combattre.
D E J. A. D E T H O U , L ï V. VIL 27
Il divifa donc fon armée en cinq corps. Le premier qui formoit j,^;
l'aîle droite, étoit commandé parMuley Buhaçon de la mai- HenRî ÎL
fon des Beni-Merinis Oatafes, feigneur de Verez de la Go- ^ ^ - q^
mera , Lieutenant général des armées du roi de Fez. Le fécond
à l'aîle ganche avoir à fa tête Buzqueri frère du Roi , feigneur
de Dubudu ? les deux autres étoient commandez par Muley-
Cazer 6c Muley-Xeque tous deux fils du Roi, qui s'étoit ré-
fervé la conduite du cinquième, rangé au centre, oùétoitavec
lui fon fils Muley Bubquer ôc l'élite de fes troupes j l'arùlleric
fut placée fur une éminence au pied de la montagne ; elle étoit
commandée par Marian,dont j'ai parlé.
Le jour qui précéda le combat , Mahamet fit aflembler fes enfans , les chefs de fon armée , 6c tous fes amis , pour les ex- horter à fignaler leur valeur; leur repréfentant d'un ton pathé- tique , que la vidoire dont il étoit certain les conduifoit à la conquête de l'Empire de toute l'Afrique; mais comme le fuccès d'une bataille dépendoitde la bonne volonté des combattans,que ceux qui n'étoient pas difpofez à fe battre , pouvoient fe retirer, fans crainte d'encourir fa difgrace. Cedifcours fut fuivi d'une conférence particulière qu'il eut avec les chefs de fon armée; il leurperfuada qu'il fçavoit par le moyen de la magie , que de tous les fiens il ne feroit tué qu'un feul Nègre dans l'action , 6c que le roi de Fez feroit fait prifonnier. Animez par ces idées , le lende- main dès la pointe du jour , tous fe préparèrent au combat. L'armée fut partagée en fept corps , rangez en forme de croif- fant. Mumen-Belelche étoit à la pointe droite, à l'oppofite du feigneur de Dubudu , 6c Muley-Muçaud fils du Cherif à la gauche contre Muley-BuhaçomMahamet avec cinq mille hom- mes étoit au centre , précédé des arquebufiers Turcs , qui étoient entre les deux pointes du croifTant , avec quelques pie- ces de campagne que les ennemis ne pouvoient voir : le reftc du canon avoit été laiffé. fur une éminence voifine , d'où l'on pouvoir le faire venir fans peine avec le fecours des pionniers. Le Cherif qui n'avoir que de la cavalerie , menaça de peines rigoureufesceux qui quitteroient leur rang avant le fignal. Les deux armées reflcrent quelque tems dans l'inadion ; mais dis que Mahamet vit qu'il avoit le (bleil derrière lui , 6c que les ennemis l'avoient en face, il s'avança, fit tirer un coup de ca- non , 6c fit déployer en même-rems un drapeau, qui étoit le fignai
Dij
2§ HISTOIRE
dont on étoit convenu. Alors les arquebufiers Turcs qui cou- Henri n ^'i^oient le canon, s'ouvrirent : le feu qu'on y mit auffitôt, tua peu i <- <- Q^ de monde ^ mais caufa beaucoup de défordre dans l'armée de Fez , qui ne s'attendant point à cette décharge, en fut il effrayée, qu'à rmfiant la confufion fe mit dans leurs rangs. Buhaçon, qui s'étoit préfenté au combat , fécondé par fon aile qui fe défendoit avec valeur , ne pouvant réfifter aux efforts du Che- rif , fut oblige de prendre la fuite. Jamais victoire 11 complète ne coûta Ci peu de fang ; la perte fut bornée à quarante hom- mes du côté des vaincus , ôc à un feul nègre du côté de vainqueurs , ainfi que Mahamet l'avoit prédit. Le roi de Fez paffant de l'autre côté de la rivière pour rallier fes troupes, fut . , défarconné par la chute de fon cheval , qu'un monceau de
Le roi de . * ., ^ , . -, ,,. , , ^ , -i / •
Fei eiî fait pierres ht tomber j quoique dengure par les coups ciont il etoit priionnier. blcffé à la tête , il fut reconnu & pris par Muley Muçaud, avec fon fils Muley Bubquer , qui dans ce péril ne voulut jamais s'é- loigner de fon père. Buhaçon , qui avoir fait tout ce qu'on peut exiger d'un grand capitaine , fe retira en bon ordre avec ce qu'il raffembla de troupes , la crainte d'être fuivi par fon ennemi , ôc d'en être furpris , l'obligea à tourner fouvent la tête. Marian fe retira fur uneéminence, & fit pointer le canon contre le Cherif, fans néanmoins faire feu fur lui , attendant que la première ardeur de l'armée vidorieufç fût rallentie. Mahamet lui envoya Muley Çaid fon fils , pour lui propofer de fe ranger de fon parti 5 ce qu'il accepta , aux conditions qu'il lui donneroit les mêmes appointemens, ôc à fes gen^ h même folde , qu'ils avoient au fervice du roi de Fez 5 il fut en- core couvenu que plufieurs des fujets du Roi qui étoient avec Marian , & qui deiiroient rejoindre leurs femmes & leurs en- fans, feroient congédiés, après avoir mis bas les armes. Cl^nfMahl- -^^ ^^^^"'P ^^^ ennemis fut enfuite abandonné au pillage, met au roi de Mahamet ht amener devant lui le roi Oataz , à qui il tint ce ¥cz fon pn- ^ifcours en préfence des chefs de fon armée. ^^ Souffrez que
lonnier. , . r • j'i • r
wle pouvoir que la Jr^ortune me donne aujourd nui lur votre « perfonne , & celui que la qualité de votre précepteur m'a M autrefois donné fur votre jeuneffe , me faffent entreprendre » de vous parler librement; mon difcours n'aura rien d'offen- 05 fant, ôc ne pourra que vous être utile. Dieu vous a fait ref- « fentir fa jufte colère ; votre malheur efl: une punition vilible
DEJ. A. DETHOU.Liv. VII. 2^
to d#votre négligence à réprimer les crimes que commettent »> les peuples dont il vous avoit confié le gouvernement. Fez, Henri II. autrefois le foûtien de la religion ôc le féjour des fciences , 1 c c o. il vantée par la pureté des mœurs de fes habitans , ôc par leur zéie pour le culte divin , fi floriflante par leur émulation ôc leur amour pour les beaux arts , n'eft plus aujourd'hui cé- lèbre que par fes vices. Cependant dans votre malheur pré- fent la bonté de Dieu fe manifefte, il, vous a réduit à ce trifte état, pour vous avertir de votre devoir , ôc non pour vous perdre : il pouvoir vous faire tomber entre les mains des Chrétiens , ôc il a permis que vos vainqueurs fufient ceux qui profeiTent le même culte que vous , ôc qui n'ont pour vous que de la bienveillance. Vous vous imaginez peut-être que je fuis irrité contre vous par rapport aux fccours que vous avez donnés à mon frère , ôc à l'accueil favorable que vous avez fait à fes enfans , lorfqu'ils confpiroient contre moi : ban- niflez ces foupçons ; mon naturel, ôc l'inchnation que j'ai pour vous , me font aifément oublier ces injures , dont tout autre conferveroit un vif reffentiment. Je demande feulement que vous reconnoifliez votre faute^ ôc que vous penfiez à la réparer, en vous formant un genre de vie, qui vous fafiTe ob- ferver ce que vous devez à Dieu , ôc à >ieux qui vous font attachés. Ne vous laiflez donc point abbattre par la vue de votre fituation : ne vous occupez que du foin de. guérir vos bleffures, ôc comptez que je vous ferai bien-tôt revoir vos Etats, ôc remonter fur votre trône. Le roi Oataz , aflx)ibli par la grande chaleur , plus encore par fes blefilires , retint autant qu'il put les mouvemens de co- lère, que l'infolence deMahamet excitoit dans fon cœur : Il étoit prifonnier. Il leva feulement un peu la tête j ôc fit cette réponfe modefte.
« Les droits , que vous prétendez avoir fur moi , doivent être ■Rcponfe du 31 diftinguez les uns des autres. On a vu peu de vainqueurs ^°^ '^'^ ^^^' 3s ufer de la vidoire avec autant de grandeur , ôc il n'en eft o> point qui fc foient , comme vous, rcllraints dans les bornes 3> d'une honnête liberté avec le vaincu. Mais les Maîtres doi- 3î vent avoir pour leurs difciples la douceur ôc la bienveillan- M ce des pères à l'égard de leurs enfans. Ainfi comme j'ai 3> à traiter avec vous , je vous parlerai en difcipic Ôc non eu
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HISTOIRE
- ■ 3> prlfonnier. Accordez-moi la même liberté que vous aveiiprife Henri II " ^^^^ moi 5 Ci votre difcours doit m'être utile un jour^ peut- * 35 être que le mien ne vous le fera pas moins. Il n'eft pas toû- * . " jours au pouvoir des Princes de réprimer les défordres de « leurs peuples, ôc de les rendre vertueux. J'avoue que Dieu »• eft juftement irrité contre mes fujets ; mais fa colère ne vous »' a pas autorifé à prendre les armes contre moi , qui ai « comblé de tant de bienfaits , vous ôc votre frère. Vous ne « pouvez nier , qu'avant que la Fortune vous eût élevé au « point de grandeur où vous êtes , mon père n'ait fait pour '■'^ vous ôc pour votre frère pendant fa vie , ôc à ma prière, »' tout ce qu'on peut attendre de l'ami le plus fincere : après fa 3j mort ai-je fait moins que lui f Je ne m'attendois pas que ces » bienfaits dûfTent être payez de cette manière : vous deviez ^ être plus reconnoiflant. Ne rappeliez donc plus ces chofes, 3> qui vous rendent plus odieux , qu'elles ne tournent à ma 3' honte. Penfez plutôt que Dieu ne m'a fait votre prifonnier, « que pour éprouver , fi vous pourriez être dans la profpérité " ce que vous avez été dans une fortune médiocre , Ôc fi vous 3ï feriez affez généreux pour payer de reconnoiffance les bien- •> faits que vous avez reçus de mon père , ôc de toute notre 3' maifon. Vous m'avez averti de mon devoir , je vous avertis « aufTi du vôtre. C'eft à vous maintenant d'exécuter ce que 3> Dieu exige de vous , à répondre à mon attente , ôc à celle M de tous les gens de bien. Soyez perfuadé que tel eft la na- " ture des chofes humaines , que l'inconftance de la Fortune s> nous aiïujettit à avoir befoin les uns des autres , ôc nous met " dans une mutuelle dépendance. Les fecours que j'ai donnez 5> à votre frère , ôc la réception que j'ai faite à (es enfans , » vous ont déplu ; mais vous n'avez pas du vous en offenfer , j'ai 3> fait pour eux ce que j'aurois fait pour vous, fi le fort vous 3> eût étéauiïi contraire ". Mahamet écouta ce difcours d'un air tranquille t ôc fourit au Roi, d'une manière à faire douter, s'il vouloir confoler ce malheureux Prince ou l'infulter. Il le fît conduire enfuite dans une tente proche de la Tienne, pour faire panfer fes playes. Le même jour Aben Onzar , informe de la perte de la bataille , vint remettre au vainqueur les clefs de Fixtela. Le Cherif loua beaucoup fon courage ôc fa fer- meté, ôc reçut fon hommage.
D E j. A. D E TH O U 3 L I V. VIL 51
L*armée fut de là conduite à Fez , fur les efpcrances que
le Roi avoit données , que fi Mahamet approchoit de la ville^ Henri IL les habitans n héfiteroient pas à lui livrer le pays de Mequi- i ç ç o. nez pour fa rançon j mais il en arriva autrement. Buhaçon , accompagné de Muley Buzqueri frère du Roi ; ôc de Muley Gazer fon fils , qu'il avoit eu d'une femme chrétienne de Cordouë , avoient été reçus dans la ville avec le refte de l'ar- niée. Le peuple qui voyoit le fils ôc le frère de fon Roi pri- fonniers , ôc qui fe voyoit fans Roi , fe fouleva. Pour calmer ces mouvemens , le Confeil fecret s'alTembla , afin d'en élire un. Buhaçon préféra le fils au frère, ôc confentit que Muley Gazer , montât fur le Trône , pour en defcendre dès que fon père feroit libre. On vit donc Buhaçon profterné en terre , fuivant l'ufage du pays , baifer les pieds du nouveau Roi. Apres cette cérémonie le Prince fe montra au peuple , ôc fut à l'inf- tant proclamé Roi ; par reconnoiflance il fit Buhaçon , qui étoit , comme je l'ai dit , de la race des Beni-Merinis-Oatazes , Vizir , ou premier Miniilre, ôc lui repréfenta qu'il étoit de fon intérêt ôc de fon devoir de défendre fon Royaume contre l'ennemi com- mun. Muley-Cazer s'apperçut que les Maures fuperftitieux at- tribuoient la défaite ôc la captivité de fon père à la liberté qu'il avoit lailfée aux Chrétiens, de fairc entrer du vin dans Fez , & au plaifir qu'il prenoit à nourrir des lions ; pour fatisfaire le peuple, il commanda auiïi-tôt que tous les vins des caves de la ville fuffent répandus, ôc les lions percez de flèches.
Cependant Mahamet paffa avec fon armée le détroit du mont Atlas, nommé Honegui, à huit lieues de Fez, ôc s'a- vança enfuite jufqu'au pas d'Azuaga , qui n'en eft éloigné que de deux. Des qu'il y fut arrivé , il envoya les lettres de fon prifonnier à fa mère , à fon fils ôc à Buhaçon , par lefquelles ce Prince malheureux leur faifoit fcavoir , que s'ils le vouloient voir libre ôc rétabli dans fes Etats , il s'agiflbit de céder le pays de Mequinez au Chcrif , ôc qu'il les prioit de ne pas balancer à le lui abandonner. Buhaçon d'un air empreffé , fem- bla fe difpofer à exécuter les ordres du Roi j il ne fut pas néan- moins aufïi diligent qu'il aifeèloit de le paroître j il donna quel- ques momens à la réflexion , qui lui fit connoître que Maha- ftiet cherchoit à les furprendre. Pour le furprendre à fon tour, il écrivit à ceux de Mequinez, de fe faifir du détroit d'Honegui,
• 3* HISTOIRE
■ ' ■ perfuadé , que s'il fe rendoit maître de ce pofte j l'ennemi Henri IL n'auroit plus de retraite, ôc ne pourroit éviter d'être taillé en 1 " c o. pièces. Il réfolut en même tems de fondre fur le camp du Cherif avec les troupes qu'il avoir , dès que la nuit feroit venue. Son entreprife , quoique fecrete , ne le fut pas pour le vigilant Mahamet : il en devint 11 furieux , que pour s'en venger , il s'avança jufqu'aux portes de la ville , oii il prit deux cens Bourgeois qui fe promenoient tranquillement, ôc les fit étrangler devant lui. Sans perdre de tems il partit , ôc fe trouva la nuit fui vante au détroit d'Honegui , avant que ceux de Mequinez s'en fuflent emparez , comme il leur avoit été ordonné 5 dc-là , il fit conduire à Maroc le Roi ôc fon fils les fers aux pieds. Peu de tems après, ( l'année fuivante 15* 48.) il envoya fes deux fils , Mahamet Harran ôc Abdel Cader, avec une armée pour entrer dans le territoire de Fez. Ganeni Prince Holote, leur facilita le paflTage.
Plufieurs Princes voifins s'étoient déjà révoltez contre Mu- *cuBcrtre2. ley-Cazer , particulièrement Mahamet Barrax "^ feigneur de Sefuan , quis'étoit uni avec Hefcin feigneur deTetuan^ pourfe fouftraire à la domination du nouveau roi. Ce Prince envoya Buhaçon pour s'oppofer à leur entreprife. Buhaçon ne réuffit point , ôc les vains eiTorts qu'il fit pour engager dans fon parti les feigneurs de Cazar - Quibir , de Larache , d'Efegen , hâ- tèrent fon retour à Fez. A peine y fut-il arrivé, qu'il en fortit pour fe retirera Vêlez. L'indignation qu'il conçût de la méf- intelligence ôc du défordre qu'il trouva parmi les chefs , fut le motif de fa retraite. Mais le Roi par fes prières le détermi- na enfin à revenir. Ayant été rétabli dans fa charge de premier Miniftre, il traita enfuite avec les fils du Cherif, dont j'ai par- lé , qui avoient obtenu le paffage par Cazar-Quibir , ôc les mit en pofleflion du territoire de Mequinez. Mahamet feignant d'ignorer les conditions du traité que fes enfans avoient fait, ne voulut point mettre Oataz en liberté > qu'il ne lui eût fait Le roi oe promettre de lui livrer Fez , dès qu'il l'exigeroit. Le Roiim- Uberlé.'"'^ ^" patient de fortir de captivité , promit, que dès qu'il feroit maî- tre de la ville, il lui en remettroit les clefs à la première fom- mation. L'artificieux Mahamet n'obligea le Roi à foufcrire à cette injufte condition , qu'à defiein de lui faire une nouvelle guerre, dont il avoit déjà formé le projet, ôc qu'il devoit lui
déclarée
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déclarer, auffi-tôt qu'il feroit maître de la ville de Mequinez. Oataz forcé de s'en dépouiller pour le prix de fa rançon , revit TTp^p. tt^- enfin la ville de Fez , ôc reprit fon fceptre i qui éroit entre les - ^ q - * mains de fon fils Aluley - Gazer.
Deux mois n'étoient pas encore écoulez , lorfque le Cherif pofieiTeur du pays de Mequinez 3 ôc brûlant d'un défit infa- tiable d'augmenter fa puifl^ance , vint camper auprès de Fez , & envoya fommer Oataz d'exécuter fa parole. Le Pi.oi qui " craignoit fa colère , croyant l'éviter par des excufes , lui fit repré- fenter qu'il ne pouvoir difpofer d'une ville ^ qui étoit plus au pou- voir de fon fils ôc des habitans qu'au fien. Cette réponfe^à la- quelle le Cherif ne s'attendoit pas , expofa celui qui la lui appor- ta, à toutes fes fureurs. Dans le tranfport de fa colère, il lui fit cou-" per la tcte , ôc s'avança jufqu'aux portes de la ville , où il fit paiTer au fil de l'épée tous ceux qui s'y trouvèrent. Mais ayant perdu quelques foldats dans cette occafion, il fe fervit decè^ prétexte pour lever une grande armée, & faire venir de Dara Ab-'* dala ôc Abdarrahaman (es deux plus jeunes fils. Il pafia encore par Caçar-Quibir , ôc par la Province d'Azgar , pour ve- nir près de la rivière de Subu^ camper devant la ville. Ce-' pendant Muley-Zidan, envoyé de Tanlet par Hamet fon père au fecours d'Oataz contre fon oncle Mahamet , en vint aux mains avec les ennemis , qu'il rencontra en chemin fur les bords de lariviere de Subu j le combat fut très-fans:lant , ôc fc termina par une perte ôc un avantage égaux. Muley-Zidan ne put enfuite s'accorder avec Buhaçon ; ainfi voyant que tant de difcordes ruinoient les efpérances dont il s'étoitflatéj il retour- na à Tafilet auprès de fon père,
La ville de Fez étoit vivement afîîegée : fes habitans dégoû- la ville de tez d'un Roi malheureux , inclinoient pour l'heureux Cherif, Fçz cil affic- ôc leurs vœux fecrets fembloient hâter le fuccès de fes entrepri- ^l^ jg chelif fes j l'extrême mifere où ils étoient réduits leur faifoit fouhaiter Mahamet. un Roi qui les fît au moins fubfifter ; plufieurs prefifez par la faim avoient déjà abandonné la vieille ville pour fe rendre dans le camp des ennemis. La longueur de ce fiége , commencé de- puis deux ans , rendit le Prince fi odieux à fes fujets , qu'ils ' perdirent tout le refpedl qu'ils avoient autrefois pour lui , ôc s'af- franchirent de i'obéiffance qui lui étoit dûë. Le Cherif alors iitun traité fecret avec eux , s'approcha de la ville, ôc fit rompre Tome II. E
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■ I I ■ Il ■ pendant la nuit, avec des leviers & des crocs, ufte partie deîa Henri IL i^'^^'^^^^^^ • ^^ <^"i î"i donna l'entrée dans le vieux Fez. Les habi- ^ ^ ^ Q tans le reçurent avec tant d'empreflement, qu'il étoit maître de la vieille ville , avant que la nouvelle en pût être portée au Palais du Roi > fitué dans la nouvelle ville. Ce Prince accourut pour chafTer fon rival? mais Tes fu jets, devenus les ennemis, l'obli- gèrent bien-tot à fe retirer. Le Cherif maître du vieux Fez en donna le gouvernement à Hamu Bendeud , & retourna join- dre fon camp. Alors Buhaçon voyant le Roi irréfolu ^fur le parti qu'il avoit à prendre, lui confeiîla de profiter de la nuit, pour fe fauver avec lui à Vêlez; il lui dit qu'ils pourroient y traiter fans danger avec les Chrétiens , ôc en obtenir des fecours contre un ennemi, dont la puiffance étoit pour eux-mêmes re- doutable. Le Roi ne goûta point cet avis 5 il aima mieux tenter de faire la paix avec Mahamet, que de fuir le péril où il étoit , en expofant fa mère , fa femme & fes enfans. Buhaçon monta à l'inftant fur un excellent coureur , fortit par une porte de derrière , & prit le chemin de Vêlez. Oataz réduit à fe rendre, envoya Lela Mahabib fa mère au Cherif, pour obtenir de lui , par fes prières ôc par fes larmes , la vie ôc un entretien con- venable à un Souverain ; ce qui lui fut accordé.
Mahamet par ces conditions devenu maître de la nouvelle ville, y mit une bonne garnifon,ôc afligna des retraites ôc des penfions viagères à Oataz , ôc à fes fils Abu-Nacer ôc Muley- Çazer. Le Fvoi fut conduit à Maroc ôc fes enfans à Taru- dante. Le nouveau tyran, foit pour fatisfaire fa paffion , foit pour infulter au Roi déthrôné , époufa fa fille : il avoit coutume de prendre tous les ans une nouvelle femme. Cependant il fit dire à fon frère de fortir de Tafilet , ôc de fe retirer à Tiguret dans la province de Zahara , parce qu'il s'étoit ligué avec Oataz. Ha- met eut recours aux excufes, ôc lui envoya fes enfans pour, en difpofer. Nacer ôc Zidan , les deux plus âgez lui furent renvoyez , parce qu'il les craignoit : il retint feulement les deux plus jeunes , Buhaçon ôc Mançor , qu'il maria à deux de fes fil- les. Ce fourbe affecloit de faire paroître des fentimens de bonté, d'affedion, ôc d'humanité, dans le tems même qu'il cachoit les deffeins les plus pernicieux. Cependant Abdarrahaman alla , fans perdre detemsj s'emparer dcTafilet. Le Cherif contraignit Amar feigneur de Dubudu de quitter fon pays, ôc defe réfugier à.
DE J. A. DE THOU, Liv. VIL 5?
Melilla en Efpagne , pour avoir différé fous de faux prétextes de — ^«.«u— ■ venir , fuivant les ordres du vainqueur , lui rendre i'hom- Henri IL mage qu'il lui devoir. Il envoya enfuite fes trois fils Harran , i 5 ; o. Abdel Cader , ôc Abdala , à Tremezen. Mahamet gouver- -neur de la place la rendit fans aucune réfiftance. Abdala yrefta, ôc Harran fon frère en partit , comme pour faire le fiége d'O- ran j mais une maladie , dont il fut attaqué fur la route , ren- verfa ce projet j on le tranfporta à Fez où il mourut peu de jours après.
Le bruit fe répandoit alors que les Turcs s'avançoient avec beaucoup de troupes, pour recouvrer la ville de Tremezen. Le Cherif fit partir Abdel Cader avec quatre mille chevaux : Ab- darrahaman , qui étoit à Tafilet , eût ordre de le fuivre avec le même nombre de troupes. La mélinteliigence de ces deux frères leur fut également funefte ; Abdarrahaman fe conten- ta d'être fpe£tateur du combat que livrèrent les Turcs 5 les troupes du Cherif furent défaites > Abdel Cader perdit la vie , ôc Abdala fut dangereufement blefTé. La perfidie d' Abdarra- haman ne refta pas impunie. Bahami fils d'Abdel Cader ,toU'' -ché de la mort de fon père , fe plaignit à fon ayeul , ôc n'o- mit aucune des circonftances qui pouvoient charger fon on- cle. Mahamet, comme on le croit j le fit empoifonner peu de tems après. Le Cherif , qui ne connoiffoit point encore Tad- verfité 3 furieux de la mort de fes trois enfans , foupçonna le roi de Fez d'être l'auteur de la rébellion des barbares qui habitoient la province de Derenderen : fans chercher à s'en cclaircir , le père ôc le fils furent les victimes innocentes de fa rage : les gouverneurs de Maroc ôc de Tarudante les firent étrangler par fes ordres tous deux en même-tems.
Buhaçon informé de cet événement, envoya auffi-tôt dire à Alvaro Baçan , qu'il étoit prêt de fe rendre tributaire de l'Empe- reur Charle V. ôc de lui livrer la fortereffe de Pennon de Vêlez , s'il le vouloir rétablir dans un Royaume qui appartenoit à fa maifon. Le retardement de Bacah le fit changer de deffein î il cquippa deux petits vaifTeaux ôc affranchit des efclaves Chré- tiens, pour les faire pafTer avec lui en Efpagne ; fe conduifant ce- pendant de manière à faire croire qu'il fe préparoit à aller à Fez , où le Cherif, informé de fes projets , le vouloit atdrer, fous prétexte de quelques affaires qu'il avoit à lui communiquers
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55 HISTOIRE
■^ mais Buhaçon n'ayant pu réùffir auprès du Gouvertieur
Hfnri II ^^ Pennon , laiiïa dans la place publique le cheval fur qui j ^ ^ Q il fe préparoit à monter , comme pour fe rendre à Fez j il entra à la faveur de la nuit dans une barque de pêcheur, qui Je defcendit à Melilla , où il traita avec l'archiduc Maximi- lien , aux conditions de lui livrer la fortereffe de Pennon. Bernardin Mendofe , général des galères , fut chargé par Ma- ximilien, de pader avec Buhaçon en Afrique. Mendofe partit de Melilla le vingt-fix d'Août, ôc fot obligé de revenir à Ma- laga avec le même Buhaçon , fans avoir pu engager , par les conditions les plus avantageufes , Sorognes gouverneur de Pennon, à livrer cette place à Bahaçan ^ qui revint à Val- ladolid trouver l'archiduc Maximilien. N'en ayant pu rien ob- tenir , il entreprit ( cette année 1 5* jo. ) de le fuivre à Ausbourg pour y parler à l'Empereur. ■ Le Monarque alors accablé d'af- faires ne put lui accorder ce qu'il lui demandoit. Buhaçon re- tourna donc avec le prince Philippe en Efpagne. Ayant en- fuite abandonné tous les projets dont il lui avoit fait part, il .en forma de nouveaux , qu'il communiqua au Roi de Portu- gal , avec lequel il traita î le commencement de cette entre- prife fut heureux , mais la lin funeffce , comme nous le verrons dans la fuite. Guerre de Les Impériaux commencèrent & terminèrent cette même
Chiiie V. en année la guerre d'Afrique qu'ils avoient entreprife , pour les raiions que nous allons dire. Apres la mort des deux h'eres
'♦ou Mytilene. Horruc & Airadin S ces fameux pirates natifs de Aletelin^, qui pendant quarante ans infefterent par leurs courfes la mer de Tofcane, & qui furent long-tems maîtres d'Alger ^ Dragut Rais ^, natif d'un petit hameau de l'ifle de Rhodes + , qui avôit fervi plufieurs années fous Airadin , & qui s'étoit acquis une grande réputation par fon courage ôc par la parfaite
1 BarberoufTe I. 8c Barberoufle II. le premier appelle Horruc au Aruch; le fécond nommé Airadin ou Ariadin, ouCheredin: celui-ci fucceda au royau- me d'Alger à fon frère aîné , qui fut défait 8c tue' en 1518. par le marquis de Comarés ge'ne'ral Efpagnol.
1 L'hiftoire des deux BarberoufTes & de leurs exploits a été traitée fort au long 8c très exactement par Paul-
Jove dans le trente-quatrième livre de fes Hiiloires. Cette note efl tirée du texte Latin : On a cru que dans le François elle aurait embarrajfé la narration.
3 Rais fignifie Capitaine ou Com- mandant.
4 D'autres auteurs difcnt qu'il étoit né dans un petit village de la Nato- lie , fitué vis-à-vis l'IUe de Rhodes.
DEJ. A. DETHOU.Liv. VIL 57
eonnolitance qu'il avoit de la navigation ôc des côtes de cette mer ' , n'étoit pas moins redouté qu'eux des marchands qui font J^[£î^lRl U, le commerce d'Italie ôc d'Afrique. Dix ans auparavant Soli- "^ ^ ^ ^^ man avoit donné à Airadin BarberoufTe le titre de grand Ami- rai de Turquie ôc à Dragut celui de général des Corfaires. Les ravages que ce dernier fit fur la mer de Tofcane ôc de Sicile, les vaifTeaux qu'il prit Ôc le nombre- de Chrétiens qu'il fit efclaves , déterminèrent enfin l'Empereur à charger André Doria d'armer une flote pour donner la chaffe à ce Pirate , qu'il vouloit qu'on tuât ^ ou qu'on prît , à quelque prix que ce fût. Dès que la flote fut équipée , André en donna le comman- dement à fon neveu Jannetin Doria , qui fit fa courfe avec tant de diligence ôc de fuccès , qu'il amena iB^ragut prifonnier les fers aux pieds. Il le prit avec treize galères dans le port de Giralate ^ , entre Calvi ôc Ajazzo en Corfe , où il fe croyoit en fureté. On ne peut exprimer la fureur ôc la rage de ce vieux Corfaire , lorfqu'il fe vit furpris ôc fait prifonnier par un jeune foldat. Jannetin l'infulta ôc le maltraita dans cet état , ce qui augmenta fon defefpoir K Mais quatre ans après Airadin Bar- beroufTe vint croifer fur les côtes de Provence 5 fa flote ap- procha fi près de Toulon '^ , qu'André Doria pour appaifer la fureur de ce barbare , fit confentir fon neveu à recevoir la rançon de Dragut ôc à le mettre en Hberté ^ La honte d'a- voir été pris, ôc le fouvenir des mauvais traitemens qu'il avoit
. 1 II avoit fervi dès l'âge de i % ans fur les galères du Grand Seigneur , d'abord Moufle , puis Matelot , enfuite Pilote , 6c depuis excellent Canonier. Etant parvenu à être de part dans un brigantin de Corfaires , il eut bien- tôt à lui feul une galiote , avec la- quelle il fît des prifes confidérables. II groffit enfuite fon armement 6c fe rendit redoutable fur toute la Médi- terranée. Aucun pilote Turc ne con- noifToit fi-bien les Illes , les ports 6c les rades de cette mer. Airadin le char- gea de différentes expéditions , dont il s'acquitta avec fuccès , 6c après l'a- voir fait pafTer par tous les dégrez de la milice , il le fit fon Lieutenant , 6c lui donna le commandement d'une ef- cadre de Galères, i Le long des côtes de Tlfle de Corfe
dans la Cale de Giralate , qui forme une anfe. •
j On le fit pafTer avec fes officiers fur la Capitane à la vùë du jeune Doria , qui n'avoit pas encore de barbe. Ce vieux Corfaire rranfporte' de rage s'e- cria : Faut-il quà mon â^e je me voye vaincu (y fait ■prifonnier fav 7in petit.. . On prétend qu'il fe fcrvit d'un terme très injurieux 6c très-mal honnête , 6c que Jannetin irrité de fon info- lence lui donna plufieurs coups ôc le fit mettre aux fers.
4 II étoit venu avec cent Galères fur la côte de Gènes.
y 11 avoit offert la carte blanche pour fa rançon , 8c on avoit toujours refufé de le mettre en liberté. Les Génois le renvoyèrent enfin avec des prefens à l'Amiral Airadin Barberoufîe.
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HISTOIRE
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reçus , refterent fi profondement gravez dans fon cœur , qu'il Henri IL ^^vint l'ennemi mortel ôc furieux de tous les chrétiens. Après
i <- <- Q^ la mort d'Airadin ' les peuples de l'Ifle de Gelve "^ & d'Es-
_ , facos * lui facilitèrent l'armement de vingt -quatre brii^antins.
avec lefquels il vint jufqu'à Naples , mit à feu ôc à fang toute
ou Rufpina. [^ ç^^^q jg Calabre , ôc prit une galère des Chevaliers de faint Jean de Jerufalem , arrivée depuis peu de la Goulette , ôc qui mouilloit dans le Golfe de Puzzuolo. L'Empereur irrité de fon infolence , envoya encore contre lui André Doria, qui par fon ordre avoir parcouru la côte d'Afrique l'année précé- dente. Doria mit en fuite ce Corfaire , reduifit à leur dévoie les villes de Soufa , de Monafter^ de Mehedia ^ , d'Esfacos, ôc de Calibia, quti|étoient révoltées contre le roi de TuniSi ôc les foumit à l'obéiïTance de Muley Bucar fon iils.
Il eft à propos , avant dem'engager plus avant, de m'arréter fur cette contrée', pour parler de fon étendue de fes Ifles , ôc des Rois qui l'ont poffedée. Après la MauritanieTingitane dont nous avons déjà parlé , on trouve la Mauritanie Cefariennedu côté du Levant ,1a rivière de Suf Gemar ôc le royaume de Bugie, qui lui fervent de bornes. Là , eft la ville d'Alger , autrefois Juita Cafarea , fameufe par fon port 3 le plus commode qui foit dans l'Empire des Turcs , ôc tout ce qui compofe le royaume de Tremezen; enfuite cette Pvégion , que les anciens
* Africa ou appelloient proprement Afrique^ , s'étend jufqu'à la Cyrenaï-
t'fo 'M- que, en tirant toujours vers l'Orient 5 on y voit maintenant le royaume de Tunis , divifé en quatre Provinces. La pre- . miere eft la Ccîitentine , qui contient les villes de Col , d'Eflo- ra, de Sucaycada , de Bone ou Hippone 3 dont S. Auguftin étoitEvêque > de Biferte, de Coftantine , qui a donné le nom à la province , de Mila , de Tifex , ôc de Tebeça. La fécon- de Province eft la Tunitane î elle renferme la ville d'Uti- que, appellée aujourd'hui Portofarina, célèbre par la mort du
Dcfcription du royaume de Tunis.
1 BarberouîTe, quoiqu'agé de plus de SoanspaffoitàConftancinopIeles jours & les nuits avec de belles efclaves. On le trouva mort dans fon lit de fes excès. Après fa mort Soliman II. ordonna à tous lesCorfaires de recormoître Dra- gut pour Ge'ne'ral , mais fans le revêtir 2e la dignité d'Amiral.
z Mehedia ou Mahdia , ou Elma- dia , autrement Africa , connue du tems des Romains fous le nom d'Adrumet- te , appellce aufli Aphrodifnnn , ville fitue'e fur la cote de Barbarie , entre Tunis &c Tripoli , avec un bon port ÔC des fortifications.
DE J. A. DE THOU , Liv. VIL 3^
jeune Caton , les ruines de l'ancienne Carthage ' , les villes de in »
Tunis , de Cammairt , de Martia , d'Arriana y de Nebel, de Henri IL Calibia , d'Hamameta , d'Eraclia , de Soufa , de Tobulba , de 15^0. Monafter , de Mehedia, d'Esfacos, de Lorbus , d'Ainzamith , de Cazbat ôc de Caruan. La troifiéme Province eft celle de Tripoli ^ : elle joint du côté du Levant la région Cyrenaïque ^ aujourd'hui appellée Cyret ; elle contient les illes de Cher- chenes ou Querquenes , & de Gelve , que les anciens nom- moient l'ille Lotophagis , & les villes de Zaorat , de Le- pide , ôc de l^ripoli , la capitale de tout ce pays. La contrée de Zeb , qui fait la quatrième province du royaume de Tunis, eftune partie de la Numidie qui touche à la Lybie intérieure. Jamais pays n'a été expofé à tant de révolutions 5 cette Pro- vince a été gouvernée par differens Princes étrangers , & habi- tée par diverfes Nations. Les Gots, les Vandales en ont chafie les Romains j les Arabes à leur tour en ont fait la conquête fur les Gots ôc les Vandales. Les villes y ont été prifes ôc détrui- tes, ôc d'autres bâties à la place. La diverfité des langues, ôc l'orgueil des fondateurs de ces nouvelles villes , ont caufé un fi grand changement dans les noms anciens ^ qu'il feroit inutile d'en vouloir faire une recherche exa£le.
Les Carthaginois ont été les premiers maîtres de tout ce pUys 5 les Romains l'ont pofledé après eux : les Vandales 3 leurs fuccefleurs , en ont été chalTés par les Arabes Mahometans. Mais vers l'année 1 370 , un certain Abdelchit , qui avoit fçû par un dehors de pieté s'accréditer chez les Arabes , fe révolta contre Caim Adam , Caliphe de Caruan. Le crédit qu'il s'étoit acquis n'empêcha pas les Arabes de le tuer par les ordres de Caim. Il laifla deux enfans , l'un fut roi de Bugie , ôc l'autre de Tu- nis. Ces deux frères, pour fe maintenir dans leurs Etats ôc trouver des fecours dans leurs befoins , fe rendirent tributaires de Jo- feph Texif , dont nous avons parlé , ôc des Almoravides fes fucceffeurs , qui furent cliaffés de l'empire d'Afrique par les Almohadas. Jacob Almançor s'empara alors du royaume de Tunis , ôc en dépouilla les fucceffeurs d'Abdelchit.
La fameufe bataille de las Navas de Tolofa , ayant affoibli
1 II y a maintenant une tour en ce lieu , appellée par les Chrétiens Roca de Mafiinaces ,&; par les Africains -4/-
2 La province de Tripoli eft aujour- d'hui un Royaume feparé de celui de Tunis,
40 HISTOIRE
_ les forces des Almohadas, les Arabes rentrèrent dans le royaii-^' Henri II ^^^^ ^^ Tunis, ôc réduifirent celui qui gouver-noit la ville, au I c c o ' "°^^^ ^^ ^^^ ^^ Maroc , à chercher du Tecours dans des pays fort éloignés. Il en reçut enfin d' Abdul Hedi de Seville , qui fortit du port de Carthagene avec vingt vaiflcaux chargés d'un grand nombre de gens de guerre. A fon arrivée à Tunis, il employa toute fa prudence & fon adreffe à faire la paix avec les Arabes. Cette Nation , qui ravageoit fans ceffe le pays , ac- cepta enfin la paix , au moyen d'un tribut léger , qui leur a toujours été depuis payé par les rois de Tunis. Abdul Hedi qui avoir habilement négocié cette paix , profita de la ruine des Almohadas , pour s'emparer lui-même de ce Royaume. Zacharie fon fils Ôc fon fuccefleur, après avoir fait la guerre aux Béni Merinis avec beaucoup de îuccès , tourna toutes fes forces contre les peuples de Numidie Ôc de Tripoli. La vic- toire qui accompagna toujours fes armes , lui donna lieu d'a- maiïer de grandes richeffes , qu'il laiil'a à fon fils Abu Ferez > qui faifit l'occafion des troubles qui s'élevèrent entre les rois de Fez , de Tremezen ôc de Maroc , pour chafler les Beni-de Zeyenes du royaume de Tremezen , qu'ils pofTedoient depuis long-tems. Après cette expédition il fit la paix avec le roi de Fez , Ôc mérita le nom de roi d'Afrique , qui lui fut donné. Hufmen fon fils monta fur le trône après lui , ôc fut le digne héritier du fceptre , de la fortune ôc des richefles d'un père qui avoir régné fi glorieufement. Après fa mort les Merinis recou- vrèrent encore l'Empire d'Afrique , qu'ils étendirent jufqu'au Appelle par ^^P <^^ Mefurata ^. Les petits-fils d'Hufmen, retirés dans les les anciens, montagnes ÔC dans les déferts , attendoient le moment favora- Sepuiihra oa ^}g p^^j. remoutet furie throne de leurs aveux. L'un d'eux, »•«»», ditMar- nomme Muley Bula-Bez, fut vaincu ôc pris pnfonnier dans une grande bataille , par Abu Henun roi de Fez , Abu Celem fon fils qui lui fucceda , rendit généreufement la liberté à Mu- ley Bula-Bez , qui recouvra le royaume de Tunis , auquel il réunit Tripoly , ôc toutes les autres provinces qui en dépen- doient.
Depuis fon règne , Tordre de la fuccelTion a été interrompu dans cette famille^ par les maffacres aflez fréquens chez cette nation. Après que trente -cinq Rois "eurent régné pendant (quatre cens di,x ans , le Royaun)e paffa à Mahamet , père de
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D E J. A. D E T H OU , L I V. VIL ^i
Muley-HafTen , dont nous avons parlé. Celui-ci pour régner, — commit le plus grand des crimes, ôc répandit le Tang de tous Henri IL fes frères. Barberoufle chargé, pour ainfi dire, de la vengeance 1550. divine , le détrôna ; mais l'Empereur le rétablit dans la fuite. Ce n étoit pas affez pour expier le crime de Muley-HafTen , d'avoir été une fois détrôné 3 il le fut encore une féconde fois par Hamida fon fils , qui lui fit crever les yeux. Ce fut lui qui en l'année 1 5-48. après la bataille gagnée fur l'éledleur de Saxe , vint trouver l'empereur Charle V. à Ausbourg , pour lui de- mander vengence de ce crime énorme. Ce Monarque, qui avoit paffé en Afrique , à defiein feulement d'en chafier Barberoufle, Ôc de faire élever une fortereffe à l'entrée de la Baye ou Lac de Tunis , afin de rendre libre la mer de Sicile , ôc la garan- tir des courfes des Pirates , plaignit beaucoup le fort de ce malheureux Prince , ôc lui repréfenta qu'il ne pouvoir alors lui donner de fecours j il l'exhorta à fe retirer en Sicile ^ lui afTigna une penfion proportionnée à fon rang , ôc lui promit qu'aufTi-tôt quefes Etats feroient tranquilles , il le feconderoit dans la vengence qu'il prétendoit tirer de fon fils.
Drao:ut,qui iu2:eoit ces diffentions domeftiques propres à .^j^?,'; ^ ^f''
-, , t>. » 1 ; to . n r r fedeMchcdia
lexecution de fes deffems, crut devoir profiter dune 11 belle pa^ Dragut. occafion. Il réfoîut donc de s'emparer de Mehedia, qu'il re- gardoit comme une retraite aufTi affûrée pour fa perfonne , qu'a- vantageufe pour fon parti. La rufe qu'il employa pour s'en emparer n'ayant pas réûfli, il eut recours à la force & à une perfidie digne d'un Corfaire. On lui apprit dans l'ifle de Gel- ve ' , où il paflfoir l'hiver , que les habitans de Mehedia avoient fecoùé le joug du Roi de Tunis , pour former une Républi- que , ôc qu'ils étoient fi peu difpofez à fe mettre fous la pro- te£lion du prince de Carvan , qui n'avoir épargné ni les arti- fices, ni les offres avantageufes pour les gagner, qu'ils avoient au contraire chaffé le corfaire Haffen-Geibi , envoyé par So- liman , fur le foupçon qu'il n avoit fait bâtir un Fort , que pour
I Ou rifle des Gerbes , proche la fortie du golfe de Capes ; elle eft du royaume de Tunis. Elle n'elt fëpare'e de la terre ferme que par un fort petit efpace qu'on pafTe à pic quand la mer eit bafle , & fur un pont de bois ,-lorf- guelle eft fort. haute- Elle a environ
dix-huit milles de tour avec une peti- te ville du même nom. Ptolomée lui donne le nom de Lotophagitis , Polybe celui de Myrmex, Strabon & Pline ce- lui de Meninx. Les Arabes l'appel- pellent Zerbi , les Efpagnols la nom- ment los Gelves,
Tome IL F,
41 HISTOIRE
1^ fe rendre maître de leur ville. Dragut partit au mois de Fe-
Henri II ^^^^^ ^^ cette année , de l'ifle de Gelve. Les mouvemens ôc i ^ ^ Q les féditions qu'il excita parmi les peuples de Soufa, de Mo- nafter , &c de Tabula , lui facilitèrent les moyens de s'emparer de ces villes. Il chafla auiïi Budcar le plus jeune des fils de Muley-Haflen , qu'André Doria j comme nous l'avons dit , avoit rétabli l'année précédente. Enfin tout fembloit favorifer fes projets, & il étoit déjà fort près de Mehedia.
Avant que de rien tenter, il s'adrefla à Brahem * Embarc fon
Abrrham^*^ou î^"^^^'"''*^ '^^^'^^ > ^^^^ accrcdité parmi les habitans , pour les fonder , Hebraim. ÔC fçavoir s'ils le voudroient recevoir dans leur ville , 6c y donner retraite à fes navires :il lui repréfenta qu'il lagaranti- roit des incuriions des ennemis , ôc que dans peu elle de- viendroit riche ôc puiflante. Brahem obtint des habitans qu'on donneroit audience à Dragut,dans une aflembléedes principaux de la ville. Dragut y fut admis , Ôc fit une harangue adroite ôc fé- duifante; mais l'exemple récent de Muley- Haffen la rendit inu- tile : les habitans le remercièrent des bonnes intentions qu'il avoit, ôc lui accordèrent la liberté de mouiller fes vaifleaux en ra- de;à condition qu'il ne feroit entrer aucun Turc dans la ville. Le Corfaire fruftré de fes efpérances , réfolut d'employer égale- ment la rufe ôc la force ; il partit d'Esfacos, ôc fécondé de Brahem , il s'approcha de cette parde de la ville qui domine fur le port, entre le Levant ôcle Midi , fuivant la permiffioa qu'il en avoit obtenues il mit enfuite quatre cens Turcs à terre; les fit entrer dans la ville , fe faifit de quelques Tours voifines , ôc fit en même tems fonner les trompettes, comme s'il eut remporté une vi6loire. Les habitans, qui d'abord s'étoient dé- fendus avec valeur,prirent l'épouvante ; le nombre de leurs gens étendus fur la place, ôc celui des ennemis qui augmentoit, les effrayèrent, ôi rallentirent leur ardeur. Dès qu'ils virent Bra- rcnd^lakre^ ^^*"^"' même foutenir Dragut, ils mirent bas les armes, fe ren- ^e Mehedia. dirent , ÔC reçurent pour maître celui qu'ils avoient refufé pour citoyen. La citadelle lui fut aufTi-tôt livrée , il donna enfuite fes ordres , fuivant la conjondure , ôc mit la ville fous la garde de quatre cens Turcs commandez par Hez Rais fon parent. Pour payer la perfidie de Brahem par une plus grande , il ordonna à Hez Rais de le faire mourir, fe perfuadant qu'un homme capable de trahir fa patrie , à laquelle il étoit obligé ,
DE J. A. DE THOU . Liv. VIL 43
€toît à craindre pour lui , à qui il étoit bien moins redeva- ble. Dragut après avoir donné cet ordre, partit, & emme- Henri IL na avec lui les principaux habitans , pour lui fervir d'otages. i y 5- o.
Le bruit de cette conquête fut auiïi-tôt répandu î André ^^^ ,_ . ^^_ Doria confiderant de quelle importance étoit cette ville pour rias'opofeaux les progrès de Dragut en Afrique , & en jugeant par la feule conquêtes de retraite qu'il avoit eue dans Fille de Gelve ôc dans les lieux "^^ * voifins , qui l'avoit mis à portée de défoler les Chrétiens , ré- folut de s'oppofer promptement aux defleins d'un Corfaire fi formidable. Pour y réulfir , il fit embarquer mille Efpagnols , que Ferdinand de Gonzague lui avoit envoyez fous la con- duite de Ferdinand Lopes Portugais , oc partit de Gènes pour fe rendre à Naples j le grand Duc lui donna en paflant à Li- vourne , trois galères commandées par Giordano des Urfins ; il en prit trois autres à Civita Vecchia , conduites par Charle Sforce, qui lui furent accordées par le Pape. A fon arrivée à Na- ples , huit cens Efpagnols , fous les ordres de D. Garcie de To- lède ,fils du Viceroi de Naples, fe joignirent à fes troupes, & il prit le chemin de Palerme. D. Juan de Vega Viceroi de Sicile, qui ne fçavoit pas encore la caufe de ces préparatifs 3 lui donna cinq cens Efpagnols des garnifons de Cefalu , & de Ter- mine , qu'il lit embarquer fur cinq galères fous la conduite d'Alvarez fon fils , à qui il donna ordre de partir , accom- pagné de Budcar fils du Roi de Tunis , avec quatre vaideaux de Malthe commandés par le Chevalier de la ' Sangle. André Doria, encore incertain de ce qu'il avoit à faire , ne voulut rien régler que fur les lieux, 6c qu'il n'eut conféré avec Louis Pe- rez de Vargas gouverneur de la * Goulette. Il mit donc à la voile ôc fe rendit à Trapani. Delà il vint avec toute fa fiotte jetter fancre àPifle de Favigliana , oi^i il afTembla tous les chefs
1 Claude de la Sangle de la langue de France , fut grand Hofpiralier , 8c dans la fuite grand Maître de l'Ordre. Il employa des fommes confidérables à fortifier rifle de Malthe , & mourut en 1557.
2 C ell un Fort fitué entre la mer Méditcrranc'c 8c le lac ou baye de Tunis. Ce nétoit autrefois qu'une tour (juarree , à lentrce du canal par où la mer entre dans le lac , 8c qui ell fi étroit qu'une galère y peut à peine paf-
fcr. Charle V. fortifia cette place en ijjy. C'eft aujourd'hui une petite vil- le. Le lac a environ trois lieues de long fur deux de large. Comme ce lac eit tout rempli de bancs de fable, on n'y pafTe qu'avec des barques en fuivanC le courant de l'eau. Ce Fort de la Gou- lette fait toute la fureté de la ville de Tunis , qui d'ailleurs n'eit point forti- fiée. Les Turcs reprirent la Goullcttç en 1574.
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4^ H I S T O I P. E
r pour délibérer fur les affaires préfentes. Il commença par pro- Henri IL pofer,s'il étoit plus expédient d'attaquer promptement Mehe- i c <r o, dia, ou de pourfuivre Dragut 5 le Chevalier de la Sangle fut d'avis qu'on fe fervît des quinze galères avec lefquelles Ber- nardin de Mendofe gardoit la côte d'Efpagne contre les pi- rates , ôc qu'on les diftribuât furies côtes de Catalogne, de Sardaigne & d'Afrique j que ces mefures pourroient procu- rer la prife de Dragut 5 que Ci l'on n'y réuiïiflbit pas , on fe dé- termineroit à faire le fiége de Mehedia. Cigala au contraire difoit que l'on ne pouvoit trop tôt en tenter l'entreprife ; que la puiffance du nouveau Souverain n'étant pas encore bien établie, il prévoyoit que les habitansfe rcvolteroient à la vue de leur flotte, ôc qu'il leur feroit facile de prendre cette ville. Mario Centurione lieutenant de Doria , fut d'avis qu'on ne dé- cidât rien^ fans avoir confuité Vargas fur l'état des affaires de Dragut ôc de Mehedia. André Doria n'avoir d'autre in- tention, en convoquant cette affemblée, que de faire honneur aux Chefs, il n'avoir nulle envie de fuivre leurs confeils , pour l'exécution de fes deffeins.
La flotte après avoir été long-tems battue par la tempête ; arriva enfin au Cap Bon. Là eft une plage qui s'étend depuis la rivière de Hued-il-Barbar jufqu'à la ville de Bone vers le levant; elle avance enfuite un peu au dedans des terres , en fe recourbant vers les marais de Guad-il-Barbar, d'où elle s'ap- proche de la mer , pour former le cap Zaffran. La ville d'U- tique , aujourd'hui Porto-Farina, eft fur la droite : dans le lieu le plus enfoncé du golfe la rivière de Bugrada entre dans la mer au-delà de Biferte. On voit entre cette rivière ôc celle de * - Catada les ruines de la fuperbe Carthage , malheureufe riva- le de Rome. De cet endroit , où le rivage femble fe reti- rer toujours vers l'Orient , on découvre l'ancien port des Carthaginois , qui a environ fept lieues de circuit , ôc à peu près deux de longueur j ôc autant de largeur. La ville de Tu- nis , capitale de la province , eft bâtie à l'entrée dé ce port ; les deux rivages s'approchent enfuite l'un de l'autre , ôc forment une efpece d'anfe ou de gueule , qui fe termine en une gorge étroite. C'eft-là que l'Empereur avoir fait con- truire , quinze ans auparavant ' , une fortereffe appellée la i En 1535, comme il eft marqué ci- defîus.
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Goulette , qui a été depuis prife ôc détruite par les Turcs. De "■
l'autre côté du rivage, en avançant toujours vers le Levant , Henri IL on voit le Cap Bon , qui contient la ville de Calibia , & plus j ^ r o. avant font pelles de Mahameta , de Soufa , de Mehedia j ôc d'Esfacos, qui domine fur les iiles Coniglieres; en fe retirant on découvre Cherchene ou Cercenna , ôc Cercinids , ancien- nement jointes par un pont ; enfuite l'ifle de Gelve ôc toutes les autres Ifles de la petite Syrte, ôc la rivière de Triton qui borne cette contrée.
La flotte arrivée, ôc arrêtée au Cap BonparJes vents con- traires ,ne pouvoir faire voile jufqu'à la Goulette , comme on l'avoit projette. Les foldats qu'on mit à terre pour foûtenir ceux qu'on avoit envoyez faire aiguade , prirent ôc pillèrent la ville de Calibia bâtie fur un lieu élevé ôc voifin de la mer , où il y avoit de fort bons puits d'eau vive. De là ils furent portez aux Ifles Coniglieres ' oii la tempête les obligea de refter deux jours. Ils arrivèrent enfln devant la ville de Alehedia. Les Chefs , après en avoir examiné de près l'afliete , ôc de loin toute la côte> furent obligez de fe retirer , ne pouvant refifter au feu de la place. Ils délibérèrent alors entr'eux s'il étoit à propos de l'at- taquer: la plupart étoient d'avis qu'il n'y avoit pas à balancer, ôc qu'il étoit aifé de l'emporter, quoique bien munie déroute manière, ôc entourée, de bonnes murailles ôc d'un large fofle : On devoir, difoient-ils , faire attention que deux cens Turcs ne fufîifoient pas pour garder un lieu il fpatieux jilsajoiÀtoient que les habitans étant divifez , il falloit profiter des conjondu- res pour battre la place , fans donner le tems à la garnifon de fe reconnoître j que n'étant point aflez nombseufe pour refif- ter , ôc que foupçonnant la fidélité des habitans , il étoit à pré- fumer qu'elle fe retireroit , ou du moins qu'elle fe rendroit , après une légère réfiftance. Mais D. Berenger de Requefens, grand Amiral de Sicile, qui ne pouvoir difputer à D. Juan de iVega,à caufe de fa dignité de Vice-roi de ce Royaume, le commandement des troupes , fi on les débarquoit^ expofa tou- tes les diflicultez de cette entreprife , enforte qu'il fut décidé qu'on ne feroit rien , fans avoir confulté Vega , ôc fans avoir
I Ce font cinq petites Ifles de la mer de Barbarie , entre les côtes de Sicile > de Malthe ôc du Royaume de
Tunis, x'ers le golfe de Mahometa. On les appelloit anciennement Phœnko- mm mfiila , Pelagia , Tatichea,
F iij
4(? HISTOIRE
. auparavant reçu un renfort de troupes. La flote qui manqua Henri IL ^^^^^ d'eau douce, prit la route de Monafter , où il y a d'excel- i ^ r Q ' lentes eaux ôc en quantité. Les Chefs , qui connoiflbient la commodité ôc la fureté de fon port , fe déterminèrent à ne rien négliger pour s'en emparer. Les foldats débarquèrent , ôc on les fit marcher droit à la ville. Le premier efcadron , comman- jdé par D. Alvare de Vega, étoit foûtenu par D. Garcie de Tolède, avec les troupes qu'il avoit amenées de Naples. Ils firent faire alte , fuivant les ordres d'André Doria , qui étoit reflé fur la flotte , ôc attendirent que les habitans fe ren- diffent , ainfi qu'ils l'avoient fait efperer. Alors les foldats , . qui les voyoient fuir par la porte oppofée à celle qu'ils al- loient attaquer , impatiens de ce qu'on ne donnoit ni fignal ni ordre , quittèrent leurs rangs pour courir aux murail- ■Jes. Les uns les efcaladerent aidés de leurs piques , ôc d'au- tres fe prirent où ils purent ; enHn ils entrèrent dans la ville & la mirent au pillage. On prit trois cens habitans : le refte fe réfugia dans le château , qui fut auiîi-tôt invefti par D. Alvare î le lendemain ce château fe rendit , après avoir été battu du canon des navires , ôc de celui qui avoit été conduit fur des Mo^'aftc/%r charettes devant la place. Les foldats qui fe fignalerent le plus les Chrétiens, en cette attaque , furent ceux d'Antoine Doria, qui plantèrent leurs drapeaux jufque fur les murailles , il y eut lix cens habi- tans faits prifonniers , ôc tous ceux qui firent réiiftance furent tués. Les plus confiderables d'entre les chrétiens qui y péri- rent , furent François de Mendofe , chevalier de lOrdre de St, Jean de Jerufalem , Diego Ruis, Navarreto ôc Gerro. La flote de Sicile fut endommagée par des canons mal fondus qui cre- vèrent ; une galère coula à fond , mais on eut heureufement le tems de fauver fa chiourme ôc tout le refte de fon équipage 5 une autre eut une partie de fa prouë emportée , ôc fon fond de calle fort maltraité. André Doria ne croyant pas une garnifon nécelTaire dans cette ville , qui avoit perdu prefque tous fes habitans, ôc dont la citadelle avoit été détruite, fit voile droit à la Goulette , où les vents contraires l'avoient empêché d'abor- der auparavant. Il y conféra avec Vargas qui en étoit le Gou* verneur , ôc qui l'affermit dans le delTein d'aflieger Mehcdia. D, Ferdinand de Vega, qui étoit venu avec lui, partit à fa follicita- ripa , pour aller informer Je vice-roi de Sicile fon père , des
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fentimens des Chefs de l'armée , & pour le prier d'ordonner du m r ■ 1
nombre des foldats ôc de tout ce qui étoit néceflaire pour cette -^^^^^ jj^ expédition , ôc Texhorter de fa part à venir lui-même.^ D. Garcie '
de Tolède , qui afpiroit au commandement de l'armée de terre , partit aufli pour Naples. Lorfque ces deux officiers furent ar- rivés au Cap de Marfalo , l'un prit le chemin de Palerme , ôc l'autre celui de Naples.
Cependant André Doria , par les confeils de Budcar, envoya fonimer les habitans de Soufa de fe rendre j ôc leur fit annoncer que l'Empereur défiroit qu'ils reconnuflent pour leur feigneuc Budcar fils deMuleyHaflen, qui étoit fur leur flote.Ils ne balancè- rent pas à le recevoir, Ôc chaflerent le vaillant Hali , qui fuivi d'un , petit nombre de foldats , fe jetta dans Mehedia , dont il retarda la prife par fa bravoure Ôc fon habileté. Le vice-roi de Sicile, inftruit par fon fils du deflein d'André Doria, vouloir commen- cer par la conquête de l'ifle de Gelve. Ayant été nommé par l'Empereur pour commander dans cette expédition , il préten- doit qu'on ne devoit point faire de defcente en Afrique , juf- qu'à ce qu'on fût muni de toutes les provifions néceffaires. Ce- pendant les fentimens des Chefs oppofés au fien , ôc la crainte \ qu'un trop long délai ne donnât à Dragut le tems de fortifier Mehedia , qui n'étoit déjà que trop forte par fa fituation , ôc de rendre cette ville imprenable , lui firent ouvrir les yeux j il fie tout ce qu'il put de provifions dans le peu de tems qu'il avoit , donna fes ordres pour l'embarquement de trois cens Efpagnols ôc de cent Grecs , ôc réfolut enfin de s'embarquer lui-même : réfolution qu'il avoit difTimulée jufqu'alors.
Dom Garcie fut bien furpris de ce départ du Vice-Roi ; le commandement dontil s'étoit flaté', l'avoit engagé à faire de grands préparatifs^ ôc le défir de venger la mort de fon oncle D. Garcie , tué trente-neuf ans auparavant dans la guerre de Gel- ve , fous le roi Ferdinand , lui avoit fait prendre le parti de tirer prefque tous les foldats des garnifons du royaume de Naples. Son but étoit d'aller en Afrique , fans paffer par la Sicile , afin d'y terminer la guerre , s'il lui étoit poflible , avant que le Vice- roi en pût être inftruit. Mais il fut fi vivement prelTé par Be- renger de Requefens , ôc par François de Guimeran, qui étoient
1 Comme fils du Viccroi de Na- j tire'es de ce Royaume pour cetce ex- pies, qui devoir envoyer des troupes j pédition.
48 HISTOIRE
■ ■ ■ avec lui , d'aller trouver D. Juan de Vega , avant que de rîen'
Henri IL ^^^^^^ > qu'il abandonna fes idées, ôc prit malgré lui le chemin de I ^ r- o. Trapani \ André Doria qui avoir des provifions à faire pour le fiege , ôc qui vouloit que les Africains crufTent qu'il partoit , afin que cette idée les rendît moins précautionnez , étoit venu à Trapani trois jours auparavant. Son projet , quoique conduit avec grande prudence^ fut exécuté à contretems, comme l'é- vénement le fit connoître.
Trois vaifleaux d'Egypte , chargés de vivres ôc de foldats ; abordèrent à Mehedia. Par ce nouveau fecours la garnifon fe trouva compofée de fix cens Turcs , qui mirent aux fers les habitans qui leur étoient fufpeûs 5 tous les autres concoururent unanimement à la défenfe de leur ville. D. Juan de Vega n'a- voir alors plus rien à préparer pour fon embarquement ; il né- toit occupé que de la crainte des troubles que fon abfence pourroit exciter en Sicile , il craignoit auffi le refroidiflement du zèle que Dom Garcie avoir fait éclater pour cette entre- prife , s'il étoit frudré de l'efperance de commander en Chef > mais d'un autre côté , il vouloit conférer avec André Doria , au fujet de cette guerre, ce qu'il n'avoir point encore fait. En- fin il publia le deflein qu'il tenoit caché depuis longtems, de pafFer en Afrique , ôc remit à D. Ferdinand de Vega fon fils , l'autorité du gouvernement , ôc le foin à^s affaires dans l'inter- valle de fon abfence. Le 2 1. de Juin , fur le foir, il partit de Palerme avec Muley-Haflen, ôc fe rendit en deux jours à Tra- pani , où il trouva André Doria avec Dom Garcie arrivé de Naples depuis trois jours. Dom Garcie , fans marquer aucun mécontentement, rendit à Vega tous les refpe£ts dûs à un Com- mandant Général , Ôc lui obéir pendant toute cette guerre. Ils partirent de-là ôc prirent la route de la Favagnana. Ils arrivèrent le lendemain vers le midi à l'ifle de Pantalarée "^ , ôc fe rendi- rent enfuite devant Mehedia.
AuflTitôt qu'on eut jette l'ancre ; le Viceroi alla rendre vifite
I Ville & port de Sicile dans la pro- Trapani. vince de Mazare : les Latins l'appel- 2 Cette Ifle de'pendoit autrefois dtj
loient Drapannm. Il y a leTrapaniVec- royaume de Tunis , 8c dépend aujour-
çhio , bourg à deux lieues de là, 8c qui d'hui du royaume de Sicile. La mai'
à ce qu'on pre'tend, portoit ancienne- fon du Requefens en joiiit , à titre de
ment le nom d'Erix , ainfi que la mon- Principauté , fous la fouverainetc de
îagne appelles aujourd'hui Iç mont de l'Empereur,
à
DE J. A. DE T H O U , Li V. VIL 49
à André Doria. Le commandement occafionna d'abord un combat de civilité & de modeftie entre ces deux Généraux ; Henri II. l'un ôc l'autre fe defFendoient de l'accepter. Cependant D. Juan 1 5* 5 o» de Vega , qui ne refiftoit qu'en apparence , fe laifia vaincre fans peine, ôc confentit à recueillir les avis des Chefs, qui tous approuvèrent le fiége de Mehedia. Antoine Doria ajouta, qu'a- vant d'approcher de la place , ôc d'ouvrir la tranchée , il lui fcmbloit neceffaire d'élever quelques Forts fur le rivage , pour foLitenir les convois ôc mettre en fureté toutes les provifions de l'armée.
Mehedia , bâtie fur un roc bas ôc plat , eft prefque toute envi- 5-^^ j^ ronnée de la mer, qui y eft fibafle enplufieurs endroits ,que Mehedia, par les galères ont peine à aborder. Sa muraille > du côté de la ^ ^'j^J^ndJ terre i a deux cens trente pas de longueur , ôc eft flanquée de Vega. tours ôc de baftions. Elle eft commandée par une colline , dont la pente eft douce du côté du Septentrion^ mais roide ôcef- carpée du côté du midi. Les Turcs de la garnifon n'avoient pas manqué d'occuper cette colline. Les Chrétiens réfolurent d'abord de s'emparer promptementde cepofte , qui devoit les mettre à couvert des incurfions des ennemis , Ôc empêcher les convois ôc tous lesfecours d'entrer dans la Ville. Auflî-tôt que les Forts dont nous avons parlé , furent achevés , Ozorio de Quignones attaqua la colline , ôc s'en rendit maître fans efibrt. Ce petit avantage fut accompagné d'un autre. Quel- ques Numides étant venus au camp , demander fi le roi de Tu- nis étoit fur les galères , ils obtinrent du Viceroi ôc d'André Doria lapermiiïion de lui parler. Ce Prince, après leur avoir donné audience, apprit à Doria que ces Numides avoient en- vie de le fervir , ôc qu'ils avoient une troupe de cent Cava- liers peu éloignée du camp , ôc difpofée à le venir trouver dans le même deflein 5 elle étoit commandée par une femme d'une vertu, d'un génie, ôc d'une prudence fi rares , qu'elle étoit efti- mée ôc adorée de tous lés foldars, qui après la mort de fon mari Favoient d'eux-mêmes reconnue pour leur Chef, ôc lui obéïf- fpient comme à leur Capitaine.
Pendant le fiége ,lcs Impériaux n'eurent qu'à fe louer des bons fervices ôc des vivres qu'ils reçurent en abondance des Numides. On commença alors à amener le canon : deux bat- teries de neuf pièces chacune furent dreffées, l'une au piédç Tome IL G
5© HISTOIRE
5 la colline j proche du camp , à trois cens cinquante pas de la Henri IL Ville , ôc l'autre à deux cens cinquante , du côté de cette par- I 5* 5 0. tie de la muraille qui ctoit près de la mer vers le Levant. Dom Garcie , chargé de conduire les travaux , avoit fait faire une ligne depuis le bas de la colline jufqu'en haut, à la faveur de laquelle les foldats pouvoient communiquer enfemble fans danger , ôc recevoir toutes les munitions dont ils avoient be- foin. Le Viceroi voyant que Ton avoit tiré longtems 6c inu-, tilement contre la muraille ) dont la folidité étoit encore for- tifiée par un terre-plein ^ fit cefferles batteries^ ôc crut devoir attendre , pour les faire recommencer avec encore plus de vi- vacité, qu'il fe fiit mis en état de le faire ^ par de nouv^eaux ouvrages ôc par les fecours qu'il efperoit. L'abondance des vivres l'aflliroit de la perfeverance de fes foldats 5 ôc il n'a- voit point à craindre la défertion, il pou voit d'ailleurs compter que les Maures, ennemis mortels des Turcs , lui étoient atta- chés pour toute la campagne , furtout après la déroute de Dra- gut , qui lorfque la ville de Monafter eut été prife , avoit été abandonné de la plus grande partie de fes gens , ôc depuis en avoit encore perdu environ quatre cens dans la Sardaigne.
Le jour deftiné à recommencer l'attaque étant arrivé , un jeune garçon natif de Meffine, qui s' étoit enfui delà ville af- fiegée, vint avertir le Viceroi que la muraille qui étoit détruite ôc prête à tomber par dehors, n'étoit point endommagée par dedans j que les Turcs avoient creufé au pied un foffé large ôc profond > oii ils avoient mis de longues planches percées de grands doux , ôc des pieux très-pointus :, avec des chaufle- trapes , pour faire périr tous ceux qui voudroient y defcendre > que ce folié étoit d'ailleurs couvert de planches fort minces , ôc fi bien revêtues de gazon , que le foldat qui iroit à l'affaut y feroit trompé. Il ajouta qu'ils avoient fait plufieurs mines ; préparé des feux d'artifice , placé du canon des deux cotez du fofTé j enfin que tout étoit ordonné de manière, que ceux qui pourroient fe garentir du piège feroient néceffairement coniu- Tîiés parles flammes^ ou criblés par Partillerie. Cet avis, com- me s'il eût été envoyé par Dieu même , fit abandonner le def- fein que l'on avoit formé de donner l'affaut : les Chefs réfolu- rent feulement de s'emparer de quelques Tours , principale- ment de celle qui étoit au Couchant. Pour cet effet, on çhoifit
DE J. A. DE THOU,Liv. VIL ^ i
un nombre d'officiers & de foldats , qui pendant la nuit de-
voient l'attaquer par efcalade. Dans cette malheureufe entre- Upi^j^j JJ prife on perdit beaucoup de monde : les têtes de foixante Chrétiens, qui refterent fur la place , furent élevées fur des pi- ^ ques à la vue de notre camp , ôc fervirent de trophée aux Turcs. Enfuite de l'avis unanime de tous les Chefs de l'armée , il fut arrêté , qu'on feroit des mines , qu'on répareroit les batteries , 6c les machines , 6c qu'enfin l'on fe mettroit en état de battre la muraille en brèche.
Avant que d'exécuter ce nouveau projet , on envoya quatre galères à la Goulette , & deux en Sicile , pour y charger de la poudre ôc des boulets h ôc les foldats blelTés furent tranfportés à Trapani. On fit enfuite partir cinq autres galères , pour aller à Naples embarquer trois cens foldats deftinés pour l'Afrique. Peu de tems après Marco Centurione alla en Sicile avec feize Flûtes , afin de pourfuivre ôc tâcher de prendre Dragut , qui avoit, difoit-on, paru entre le cap Paifaro ôc celui de Faro. Muley-HafTen accablé de trifteffe ôc ennuyé de cette longue guerre , tomba alors dangereufement malade , ôc mourut âgé Mort de Mu- de foixante ôc fix ans , après avoir refpiré la vengence jufqu'au ^^^ Hailcn. dernier foupir. Son corps fut porté, par l'ordre deBudcar fon fils , à Caruan , ôc mis dans le tombeau de fes ancêtres. Maha- met fils de Botuibe ôc petit-fils de Cedi Arfe , regnoit alors à Caruan. Il haïffoit aufTi mortellement les Turcs ôc le parricide Muley Hamida, qu'il aimoit tendrement D. Perez de Vargas gouverneur de la Goulette ùl lui fit propofer par Mahomet Beu- cin> de la famille des Cherifs , d'unir fes forces aux fiennes con- tre le Turc, leur ennemi commun , aux conditions que les Chré- tiens lui donneroient du fecours contre Hamida: pour gage de leur foi , il demandoit les villes de Monafter ôc de Soufa , aban- données par Budcar qui n'avoir pu les défendre, ôc qu'en cas qu'il arrivât que Budcar fût remis en poffefiTion de fes Etats, il auroit néanmoins pendant fa vie la joiiififance de ces deux villes , dont il feroit hommage à l'Empereur.
Ces conditions furent acceptées 5 mais le roi de Caruan, qui fouhaitoit voir l'iffuë de cette guerre , ne parut pas fort em- prefle à figner le traité ; il auroit voulu , avant de s'engager ^ que Dragut, qu'on difoit fiiire tous fes eflforts pour fecourir Me- hedia, eût été battu ôc chalTé par les Impériaux. CeCorfaire^
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5'5 HISTOIRE
I depuis la perte de Monafter & de Soufa , ôc depuis fa défaite Henri II ^^^ Sardaigne , ayant été informé que les Chrétiens conti- nuoient avec vigueur le fiége de Mehedia, étoit forti de Gelve le 20 de Juillet avec fept Mtes ôc quatre brigantins , chargés de douze cens hommes d'élite , partie Turcs &c partie Afri- cains :, pour les joindre aux deux mille Maures qu'il avoir levés auparavant dans le voifinage de Capes ôc dans Capes même , ville éloignée de foixante lieues de Mehedia. Avec ces troupes étant abordé au port de Sfax ^ près de la rivière de Triton , il y fit fon débarquement. Des émiflaires du roi de Caruan eurent alors un entretien avec lui auprès de Marnabe, ôc eurent foin de rendre compte à leur maître de ce qu'ils avoient pu entrevoir de fes defîeins. Ce fut pour cela que ce Prince, dans l'incertitude de l'événement, n'écrivit point aux Impériaux 3 il s'excufa en même tems auprès de Dragut, qui lui demandoit du fecours contre l'ennemi commun. Dragut vient Dragut informé que le jour d-e la Fête de Saint Jacque de- Mchcdir & v^i^ ^^"^^ ^^^"^ ^^ l'aflaut, s'étoit préparé à furprendrelecamp eu défait. par derrière , ôc avoir fait avertir les ailiegés de faire une fortie de leur côté , pour enveloper les Chrétiens ôc les tailler en pie- ces. Ce projet n'eut point fon exécution ; l'afTaut fut différé y parce qu'avant de le donner, on étoit convenu de faire des mi- nes , ôc d'élever des galeries •> il falloir outre cela faire des pa- lifTades. Le 25" Juillet, jour de la fête de S. Jacque , le Vice- roi alla lui-même à la forêt faire couper du bois j ôc quoiqu'il n'eût encore aucune nouvelle de l'arrivée de Dragut, la crainte néanmoins de tomber entre les mains de certains Africains , qui infeftoient le pays par leurs brigandages , l'engagea à pren- dre fept cens foldats d'élite, avec lefquels il partit fur k milieu du jour, ôc qu'il partagea en trois corps. Le premier , compofé d'arquebufiers, était conduit par D. Ferez de Vargas ôc Her- nan Lobo. Le fécond étoit delliné pour couper le bois ôc le tranfporter au camp 5 ôc cette troupe étoit au milieu des deux autres , avec les goujats ôc les valets d'armée j il fe réferva le troifiéme corps qui formoit Tarrieregarde. Sa troupe ainfi difpofée muxhoit vers le bois , lorfqu'on vint lui dire que les ennemis paroifToient avec plus de troupes qu'il n'en avoir. Cette nouvelle ne l'empêcha pas d'avancer ôc d'arriver fur le lieu^ Ses gens ne faifoient encore que conimsuçej: à couper du
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bois , lorfqu'ils apperçurent du haut de la colline à main gau- che un corps d'Africains , qui paroiflbit être de plus de deux h^^yiî IL mille cinq cens hommes , & à la droite un détachement de i <; <; ç>, cent cinquante chevaux, fuivis d'un nombre confiderable de fantaiïiios. Le Viceroi anima alors fes foldats à Te bien défen- dre ; il mit à la tête fes arquebufiers , qui repoulTerent vigou- reufement feunemi. Ceux qui étoient à l'aîle droite, comman- dés par D. Ferez de Vargas, combattirent aufîi avec beaucoup de valeur; mats leur nombre inférieur à celui des ennemis étoit prêt defuccomber, lorfque le Viceroi arriva. Encourages par fa préfcnce , ils chargèrent fennemi avec fureur, & lui arra- chèrent une vidoire qu'il croyoit déjà certaine. Malgré les ordres du Général , Ferez emporté par l'ardeur du combat & par fon zèle , les pourfuivit , pour fauver un Enfeigne , nommé Falomares , du péril oii il le voyoit : dans cette occafion il fut tué d'un coup d'arquebufe par des foldats de l'ilîe de Gelve, que Dragut avoit mis en embufcade. Les Turcs qui le virent tomber, ôc qui crurent, à fes habits ôc à l'éclat de fes armes ^ que c'étoit le Viceroi, reprirent courage. L'un ôc l'autre parti ^ rafiemblé autour du mort , fe battit avec plus de chaleur qu'il n'avoit encore fait; mais par la valeur de François Amador of- ficier général , on retira le corps de D. Ferez de Vargas j un- gi'and nombre des ennemis refta fur le champ de bataille ôc le rcile prit la fuite. Il y eut dans cette rencontre cent quatre- vingt Turcs tués ôc trois cens bleffés; il y périt foixante ôc dix Chrétiens , ôc quatre-vingt deux furent blelfés.
Après cette viêtoire , remportée par une grâce particulière du Ciel , le Viceroi retourna au camp , très-touché de la perte du Gouverneur de la Goulette. Il rencontra D. Garcie , qui venoit un peu tard à fon fecours : il apprit de lui que les aflTie- gés avoient fait une fortie , fuivant le projet de Dragut , qui s'entendoit avec eux , ôc qu'ils avoient été forcés , par la ma- nière dont on les avoit reçus , de rentrer dans la ville. Dragut après cette défaite voyant que tous fes gens le quittoient, ôc que fes alliez l'avoicnt abandonné , reprit le chemin de fes vaifTeaux ; fa retraite eut tout l'air d'une fuite. Il s'embarqua ôc fit voile vers l'ifle de Gelve, avec les navires qui lui ref- toient, réfolu de ne point quitter cette ille^ ôc d'attendre pour fe remettre en mer ^. qu'il eût des nouvelles de ce qui fe
On;
54 HISTOIRE
... pafleroit dans la fuite , ôc qu'il eût reparé fes pertes. André Do-
Henri IL ^^^ ^ le Viccroi furent informés du parti qu'il prenoit.pardes ^ ^ ^ * déferteurs de fa flote , & par des efclaves de cette i/le , qui avoient brifé leurs fers , ôc s'étoient fauves.
Sur l'avis de ces fugitifs , on éqùippa dix galères pour cou- rir fur Dragut. Antoine Doria chargé de cette expédition ; eut ordre , s'il ne pouvoir réiiffir à le prendre , d'aller en Sicile enlever toute la poudre qu'il pourroit trouver dans les cita- delles de Syracufe , de Mefllne^ de Melazzo , ôc de Païenne, & d'embarquer un nouveau renfort de foldats. Marco Cen- turione fut auiïi envoyé à Genes^ pour aller par terre demander à Ferdinand de Gonzague de nouvelles troupes. Ces deux Offi- ciers revinrent, après avoir exécuté leur commiflion. Marco Centurione , au bout d'un mois , amena au camp mille cin- quante Efpagnols , avec quantité de vivres ôc de munitions de guerre. Antoine Doria s'y rendit aulïi avec près de deux cens Efpagnols , que DJean de Gufman tira des garnifons , pac les ordres du Viceroi î il amena de plus une compagnie de volontaires , Italiens ^ Grecs , ôc Efpagnols. On faifoit fouvent des détachemens pour aller couper du bois ; les Impériaux efluyerent des attaques , dans lefquelles ils perdirent deux Grecs , Matthieu ôc André. Ferramolioda de Bergame , ex- cellent ingénieur , périt auffi,en faifant faire une mine, qui fbt éventée par l'ennemi. Le Viceroi , qui fe conçoit dans l'ha- bileté de cet ingénieur , le regretta beaucoup. Il fut remplacé par Ândronic Efpinofa.
Cependant les vivres étoient en abondance dans le camp, par les foins des Nimides , qui fembloient les redoubler , de- puis que Ja défaite de Dragut avoit donné lieu à l'exécution du traité fait avec le roi de Caruan , aux conditions de lui li- vrer Monafter ôc Soufa. On continuoit toujours le fiege de Mehedia; le peu d'effet que faifoit le canon fur la muraille; du côté de la terre ferme , avoit engagé à drefler une batte- rie du côté qui étoit baigné de la mer , où la muraille étoit foible 5 mais l'eau très-baffe Ôc les bancs de fable la rendoient iflacceiïible aux galères. Cet obftacle , qui fembloit infurmon- table, fut levé par l'habileté de D. Garcie 5'il prit une galère qui avoit été conftruite pour un fpe£lacle de combat naval : ?,près l'avoir fait avancer à force de rames ,• il fit attacher une
DEJ. A. DETHOU,Liv. VIL 5;
barque à chacun de fes cotez :, ôc de ces trois pièces , il n'en i«-
forma qu'une par des traverfes. II eût encore la précaution jj^i^^ri jj^ de munir l'édifice flotant de tonneaux vuides , pour le ga- 1 r j o. * f antir d'être coulé à fond par le canon , ôc de mantelets très-éle- vez , qui pouvoient mettre à couvert un grand nombre de fol- dats. On réfolut alors que la ville, qui n'avoit encore été atta- quée que du côté du couchant , le feroit du côté du levant 5 les Chefs jugèrent , que la muraille foible en cet endroit , étant abbattuë , l'eau peu profonde dont elle étoit mouillée , n'empêcheroit pas le foldat d'y monter. Du côté du couchant où la muraille étoit très-forte , on faifoit peu de progrès ; mais D. Juan de Vega, averti par un Maure d'Andaloufie , Ht pointer îe canon contre un endroit creux , qui renfermoit un efcalier , par lequel on montoit à une Tour qui étoit proche ; l'efca- lier fut bien-tôt bouleverfé , ôc on ôta par-là aux Turcs le moyen de monter à la Tour.
L'amiral André Doria , qui jufque là avoir déféré le com- mandement au Viceroi de Sicile , s'en faifit alors, avec une hau- teur , qui caufa de grandes contcftations entre ces deux chefs. Les prétentions de D. Garcie au commandement des troupes fur terre, appuyées, difoit-on, par Doria, furent la fource de ce différend. Pendant tout le fiége le Viceroi fit éclater fon relTentiment contre l'Amiral 5 dans tous les confeils il s'atta- cha à le contredire , de forte que fi Doria opinoit pour une prompte exécution , Vega trouvoit des prétexte pour la dif- férer, en feignant de préférer le parti le plus iïir aux entrepri- fes hardies ôc perilleufes. C'eft ce qui a fait croire que le Vi- ceroi n'avoit pas beaucoup contribué au fuccès de cette expé- dition. Philippin Doria fe donna de grands mouvemens pour terminer ce différend, & ménagea entre eux une efpece d'ac- commodement , qui fufpendit leur querelle au moins pour quel- que tems.
Les alTiégeans n'avoient point ceffé de battre la ville par trois endroits , pour divifer les forces des afliégez. Le jour de i'affaut fut indiqué au 10. de Septembre. Dom Garcie, fuivi d'Amador ôc de Gafpar de Gufman , eut ordre d'attaquer du côté du couchant , avec huit cens hommes. D. Ferdinand de Tolède , fécondé des capitaines Moreno ôc Moreruela , fut chargé de marcher à la tête de mille cinquante hommes3
$6 HISTOIRE
— vers cet endroit, où une partie d'une tour de forme "bdogo- Henri II "^ > ^ ^«^ muraille qui lui e'toit contiguë , avoient été renverfées ; i j^ (- Q après avoir eiïuyé pendant dix jours le feu continuel du canons Ferdinand Lobo & Jérôme Manrique, avec neuf cens hom- mes fous leur conduite, dévoient faire leur attaque du côté de la mer : l'artillerie fut laiflee à la garde de Ferdinand de Sylva, de Pierre d' Acugna ôc de Rodrigue Pagan,avec leurs compagnies. Il y avoir encore un corps de réferve de trois cens hommes , prefque tous Siciliens , commandez par Conftan- tinSacanoj defcendant de ce Giacobino Sacano de Mcfrine> qui 5" 80 ans auparavant, du tems du pape Sergius IV. avoit fuivi le comte Roger à cette célèbre ôc heureufe guerre con^ tre les Sarralins , où il défit cinq de leurs Chefs , 6c affranchit la Sicile du joug de ces tyrans. La garde du camp futconfiçe à D. Jean de Gufman ôc à Bernard Soler fous le commande- ment de Dom Alvare de Vega fils du Viceroi ; il y avoit dans l'armée des Chrétiens des perfonnes de la première dif- tin£lion ; comme CharleSforce, Giordanodes Urfins , Aftor Baglioni ôc Antoine Savelli, qui étoient attachez au parti de l'Empereur, ôc étoient venus à ce fiégeen qualité de volontai- res. Il y avoit outre cela plufieurs Chevaliers de Malthe , fous la conduite "du Commandeur de Guimeran.
Les Turcs , bien furpris de voir que leur ville étoit attaquée du côté de la mer , tournèrent à l'inftant leur canon , ôc le pointèrent contre la machine inventée par D. Garcie ? les décharges , qu'elle ne pouvoir éviter , incommodèrent beau^ coup les foldats qu'elle portoit. Les afîiégeans à leur tour fi- rent grand feu. La muraille qu'ils attaquoient rallentit par fa chute Fardeur des afiiégez. Vega alors anima fes foldats , ôc fit donner le fignal pour l'affaut. La réfiftance vigoureufe des afîiégez égala la furie de l'attaque. La garnifon étoit rangée fur les remparts , la cavalerie étoit portée dans la grande pla- ce ^ pour contenir le foldat qui auroit voulu fuir, ôc pour foû- tenir ceux qui défendoient fa brèche , s'ils avoient été forcez de reculer j cette troupe fe trouvoit encore prête à fondre fur les Impériaux , au cas qu'ils fuffent entrez dans la ville, ôc de- voir tomber avec fureur fur un ennemi épuifé par la fatigue du combat. Haly , brave ôc habile capitaine , étoit de tous les of- ficiers de la garnifon celui qui fçavoit le mieux encourager le
foldatj
DE J. A. DE THOU, Liv. VIT.
y?
foidat, en le flatant que la ville neferoit jamais prife tant qu'il , ' refpireroit. Ils ne connurent que trop tôt la vérité de ces Henri IL •paroles : car en achevant de les prononcer , il fe mit à leur i r c o. tête , ôc aulîi-tôtil fut tué. Les Impériaux accoururent de tou- tes parts au fignal : la longueur du chemin que ceux qui ve- noient du côté du levant avoient à faire , les expofa à une :grêle de moufqueterie des ennemis , 6c caufa la perte de deux cens deux hommes j avant qu'ils euflent pu combattre. Il y en -eut auiïi beaucoup de bleffez> ôc Ferdinand Lopés fe trou- va du nombre. Les corps morts de leurs compagnons , l'eau ■qu'ils avoient jufqu'à l'eliomac ôc fou vent jufqu'aux épaules, rien ne les arrêta; ils parvinrent jufqu'à la muraille, ôc mal- gré la réfiftance des Turcs , ils plantèrent leur drapeau fur l'un des créneaux ^
La communication des deux murailles qui joignoient la tour o£logone , dont nous avons parlé , étant rompue par la def- trudion de cette tour , les adiegez , afin d'aller de l'une à l'au- tre pour s'oppofer à l'ennemi , avoient formé une efpece de gallerie , par le moyen d'une pièce de bois , longue ôc étroite , à laquelle ils avoient attaché un cable pour pouvoir la retirer , en cas que les Impériaux fiffent une irruption de ce côté-là ; mais cette invention ne fervit qu'à hâter leur perte 5 car les af- ilegeans s'avancèrent avec tant d'impetuofité ôc en fi grand nombre fur cette pièce de bois , que les efforts des afliegez pour la retirer furent inutiles. Dom François de Tolède entra
I L'Hidorien moderne de l'Ordre de S. Jean de Jerufalem attribue prin- cipalement aux Chevaliers de Mairhe le fuccès de cet affaut. « Les Cheva- 35 liers , dit il , fe jetterent l'e'pee à la 55 main dans la mer, ôc ayant de l'eau 35 jufqu à la ceinture , oC ibuvent juf- 35 qu'aux épaules , ils gagnèrent le pie 15 de la muraille .... Les Chevaliers 3J fans s'étonner du nombre de leurs 3î morts , furmonterent tous ces oblla- 3> clés , gagnèrent le haut de la bre- 3J che , du côté d'une tour attache'e au 3J coin de cette muraille. Le comman- oï deur de Giou arbora aufïï-tôt l'en- 33 feigne de la Religion : mais il fut au 3' même inftant renverfé d'un coup de ^'> moufquet. L'enfeigne fut relevée par »' le commandeur Copier, qui pendant Tom. Il,
3> toute l'adlion , & au milieu du feu M & d'une nuce de traits d'arbalêtre, la 3> tint toujours élevée. Cependant les » coups de canon qui partoient de la 3' tour voifine, &le feu delà moufque- 3> terie qui venoit desretranchemcns, 3' foudroyoient les Chevaliers , fans => qu'ils puffent avancer , ni faire re- 55 culer les Infidèles. Un grand nom- 35 bre de Chevaliers , d'illuilres vo- 53 lontaires , qui combattoient fous 3» leur Enfeigne , &: la plupart des fol- 3> dats de Malthc périrent dans cette 3' occafion. „ &c. Liv. xi. Le détail du fiege de Mehedia ou Africa , dans l'hiftoire moderne dont il s'agit, n'eft pas fort conforme au récit de M. de Thou.
H
S^ HISTOIRE
■ le premier dans la ville par ce chemin ' 5 il alla droit à la PIenri il pî^ce i où il reçut une blefl'ure dangereufe^ dont il mourut peu I r 5" o. ^^ ^^^^"^^ après. Le vaillant capitaine Zumarraga , qui l'accom- pagnoit , eut le même fort. Au même inftant Barthelemi Ferez Cumel, enfeigne de Pierre d'Acugna, efcalada la muraille du coté delà mer, ôc y planta fon drapeau. André Doriafitaufïi avancer fes brigaatins & fes efquifs , afin de mettre à terre les foldats refervez pour le fecours. Ils entrèrent tous dans la ville , où ne croyant plus trouver de refiftance , ils s'avancè- rent jufqu'à la Mofquée. Là tout à coup ils fe trouvèrent en- vironnez desTurcsqui étoient dans la place , 6c ils eurent à com- battre en même-tems , contr'eux, ôc contre les habitans, qui cher- choient à fauver leurs femmes, leurs enfan», & leur vie. Le Vice- roi informé de ce qui fe paiïbit , ôc dégagé de toute crainte pour le dehors de la place , ne fongea qu'à donner fes foins pour le dedans? il y envoya Dom Garcie qui étoit refté pour Prife de garder le camp. Les Impériaux tuèrent ou prirent prifonniers Mehedia. tout ce qui fit refiftance , ôc fe virent enfin maîtres de la place, après foixante ôc quatorze jours de fiege. Ce que fit une biche, que D. Juan de Vega nourriffoit ^ fut d'un heureux augure } cette bête, le plus timide de tous les animaux, monta le jour de l'afTaut à la brèche , ôc fans s'effrayer ni des cris des com- battans, ni du mouvement des troupes, ni du fracas de l'artil- lerie , elle entra dans la ville avant tous les foldats. Le nom- bre des morts du côté des ennemis , foit Turcs , foit Africains, fut de fept cens hommes , ôc celui des prifonniers, de tout fexe ôc de toute condition , de dix mille. Il y eut quatre cens Chré- tiens tues à ce fiége ôc cinq censbleflez. Outre ceux dont nous * Chevaliers avons déjà parlé, Lope de UlloaôcMorroy * périrent en com- battant. Moreruola avec deux de les frères , voulant 1 un après l'autre arborer le même drapeau , perdirent fucceflîvement la vie. Six vingts Turcs qui s'étoient réfugiez dans les tours > après la prife de la ville, firent demander par le Cherif qu'on leur donnât la vie , ajoutant qu'ils étoient prêts à fe rendre. On leur envoya auffi-tôt Budcar 5 mais ilsme voulurent pas fe
ï L'Hiftorien de Malthe dit que ce fut le Commandeur de Guimeran à la tête des Chevaliers. Si on l'en croît, ce furent les Chevaliers de Malthe qui prirent la ville , ôc il femble que les
autres troupes ne firent prefque rien. M. de Thou fe contente de dire; quil y avait à cejiege des Chevaliers de Mal- the commandés par Bernard de Guime- ran,
DE J". A. DE THOU, L i v. VIL 0
fier à lui, parce qu'il étoit Africain. Alonço de Coùa , que »
l'Empereur avoir nommé au gouvernement de la Goulette , Henri II après la mort de D. Ferez de Vargas , leur porta un figne de i ^ c cy»' paix de la part duViceroi, ôcils n'héiiterent pas à traiter avec lui. Hez Rais parent de Dragut fut fait prifonnier , ôc mis fous la garde de Cigala , pour payer de fa rançon celle de fort fils , qui étoit entre les mains de Dragut. D. Garcie fit bénir la Mofquée pour en faire la fepulture des Chrétiens. Par fes foins/ tous les morts du côté des afïiégeans y furent promptement inhumés, pour cacher aux ennemis ce que coûtoit cette con- quête.
Cependant le Viceroi dépêcha en Allemagne Ozorio dé Quignones , pour informer l'Empereur du fuccès de cette entre- prife , ôc il le chargea de prefenter en paflant à Rome une lettre écrite au Pape. Peu de tems après le Viceroi envoya au S. Père Horatio Nucula de Terni , qui auroit plus réulTi dans l'hiftoire de cette guerre qu'il a écrite , s'il avoit donné des élo- ges moins outrés au Viceroi D. Juan de Vega. Il prefenta de fa part au Pape des Uons apprivoifez, Ôc des chevaux enharnachez à la mode du païs ; il prefenta aufli au S. Père , par une faftueu- fe oftentation , la ferrure de la prifon où l'on enfermoit les Chré- tiens , ôc la chaine à laquelle ils étoient attachez.
Il fut queftion de fortifier la ville. Le Viceroi jugeant que André Do. fa vafte enceinte exigeoit une nombreufe garnifon, fut d'avis li^ pouifuic de diminuer fon étendue , ôc d'en faire drefler un plan , qu'il en- voya à l'Empereur. Les brèches furent néanmoins reparées , la place n^nie d'hommes ôc de vivres , ôc D. Alvare de Vega en fut fait gouverneur. Le Viceroi qui ne difputoit plus le commandement à André Doria , de concert avec lui ^ forma le deilein de pourfuivre Dragut, fur les avis que ces ef- claves , qui avoient rompu leurs chaines ôc s'étoient échapez de rifle de Gelve , lui avoient donnez. Ils lui apprirent qu'O- thoman, furnommé l'Aveugle^ feigneur de cette Ifle , pour avoir favorifé les Turcs, ôc recherché avec empreflement l'amitié de Dragut , avoit été tué par le Commandant , ôc que par les dé- fenfes rigoureufes que celui-ci avoit faites aux infulaires de rece- voir des Turcs , ôc de leur donner aucun fecours , Dragut con- traint de raffembler fes effets , ôc de fe retirer avec fa femme Ôc fes enfans , ne fcavoit ou trouver une retraite affurée 3 qu'il
Hij
5b HISTOIRE
courolt pourtant un bruit de fon arrivée dans l'IUe de Cher- Henri II ^^^^""^ > ^^^ il avoir abordé avec quatorze navires , dans ledef-
j - - * fein d'y pafTer l'hiver. Ils mirent donc à la voile le i8 de Seprembre , ôc tournèrent leur prouë vers le Levant? mais les vents contraires les obligèrent de relâcher au portdeSfax, en renonçant à pourfuivre Dragut i ôc de revenir à Mehedia ,. d'où ils partirent bien-tôt après pour la Sicile. Après avoir été battus d'une rude tempête , ils arrivèrent enfin à Trapani , où le Viceroi ôc Doria eurent encore une nouvelle contefta- tion : Vega vouloit qu'on y laifllit une partie de la flotte ^ pour s'oppofer aux entreprifes que Dragut pourroit faire : Doria aU' contraire foùtenoit qu'avec une flotte , que la tempête avoit mife en mauvais état, on ne pouvoit rien entreprendre 5 qu'iî étoit plus à propos de radouber les navires y & qu'il falloit remettre au printems l'exécution de ce projet. Enfin , quoique pût dire le Viceroi , Doria fe rendit au mois de Novembre à Naples ôcde là à Gènes, refolu de ne faire aucune entre- prife qu'au mois de Mars fuivant.
5 r- ç. i^ La nouvelle qu'il apprit bien-tot après, du traité que Dra- gut avoit fait pendant l'hiver avec lefeigneur de l'Ifle de Gel- ve nommé Soliman , ôc de la retraite de fes Galères dans le port , l'engagea à équiper dès le commencement de Mars une partie de fes Galères & de celles de Naples , pour faire voile en Afrique. Le hazard le conduifit à l'Ifle de Gclve; dans le même tems que Dragut fe difpofoit à en partir avec fa- flotte pour aller en courfe. La liberté de fe fauver lui étant in- terdite par l'arrivée de Doria , il fe retira au Havre 4e Cantara; qu'il connoiflfoit inacceflible aux Galères , à caule du canal trop étroit par où il falloit paffer. Il fit donc tirer fes Navires à terre & élever un retranchement, pour fe garantir des attaque? de Doria , qui de fon coté ne crut pas devoir s'expofer ni par- mer , ni par terre , à attaquer ce Corfaire fi - bien retranché ^i avec un fl petit nombre d'hommes ôc de galères , fans être ap- puyé de Soliman ôc des habitans de l'Ifle. Il envoya donc un de fes gens, pour donner à ce Prince une jufte idée du caradere de Dragut , ôc pour lui reprefenter par quel trait de perfidie il avoit ufurpé Mehedia fur les Maures , ôc ce qu'il avoit fait enfin pour les perdre 5 qu'il étoit de fon intérêt de lui livrer ce Corfaire haï de Dieu ôc detefté des hommes j que par cette action il
D E J. A. D E T H O U , L I V. VIL 6î
délivreroit fon ifle d'un fléau dangereux ; que lui-même rentre- .-.
roit dans les bonnes grâces de l'Empereur , qu'il avoir perdues , Henri IL pour n'avoir pas entièrement payé le tribut qu'il lui devoit. 1^51.
' Soliman répondit,qu'il n'y avoir rien à répliquer aux remon- trances de Doriaj mais qu'il étoit engagé avec Dragut^ôc que lui ayant donné fa parole , il ne pouvoir changer : Qu'inutile- ment il lui demandoit du fecours contre ce Pyrate 5 mais que s'il vouloit l'attaquer avec fes feules forces , il lui promettoit d'être neutre. Doria voyant qu'il n'y avoit rien à efperer de Soliman , lit venir de Sicile , de Naples,ôc de Gènes, une partie des galères qui y et oient, avec un nombre confiderable de îbldats, & toutes les munitions qui convenoient à l'attaque d'un retranchement. Dragut dans cette circonftance n'eut recours qu'à lui-même: fans s'allarmer de l'impollibilité de s'échaper par le canal, dont l'embouchure étoit gardée par l'ennemi , il chercha à fe fauver fecretement par une autre voye. La plus fûre ôc la plus courte qui s'offrit à fon efprit, fut de faire creufec pendant dix jours le lit du nouveau canal , qui eft entre Fille ôc la terre ferme. Après cette opération , il fit décharger pendant Habileté de k nuit fes vaiffeaux , qui devenus plus légers, furent conduits par Pj^^^^"' 9"/, , terre avec moins de peine de l'autre côté de l'ifle, par deux mille ria. efclaves , qui dans cette occafion le fervirent avec beaucoup de zèle & de fidélité ^
Doria ne pouvoir voir ces travaux, ni en être inftruitparlea infulaires , qui favorifoient Dragut. Suppofé même qu'il en eût eu quelque connoiffance , comment auroir-il pu y mettre ob- flacle ? Du lieu où il étoit jufqu'au canal par lequel le Corfaire fe fauva , on comptoit près de dix-fept lieues j d'ailleurs il avoit trop de prudence pour divifer fa flotte , dont une partie n'auroit pas fufli pour attaquer celle du Corfaire. Ainfi Dragus échapé du péril fe retira dans i'ifle de Cherchene , & prit fur
1 Cette adion de Dragut eft aufîi f plancher ,& avec des rouleaux de bois
hardie qu'extraordinaire , & Thittoire ' on le^ fit avancer jufqu à un endroit de
n'en fournit point d'exemple. II avoit i I'ifle , dont le terrein e'toit beaucoup
fait applanir un chemin, qui commen- i plus bas , & où il avoit fait creufer un
çoit a l'endroit où fes galères étoient \ nouveau canal, du côté de l'illc oprofô
mouillées , ôc fur lequel on mit plu- [ au canal de Cantara , & par lequel fes
lîeurs pièces de bois qui furent couver- ; galères paifcrent d'une mer à l'autre,
tes de planches frotéçs de graifie & ' Ce détail, qui explique bien la manœu--
gliffantes. On guinda crifuive par la vre de Dragut, fe trouve dans (a nou-
force des cabeitans fes galères fur ce i vclie Hiltoire de Mairhc. 7^.. XI. • '
Hiij
62 HISTOIRE
■ fa route la Capitane de Sicile qu'il rencontra. Budcar fîls de
Henri II. ^^uley Haflen , embarqué fur ce vaiffeau , eut le malheur de
I ç f I. tomber entre fes mains; il l'emmena à Conftantinople ;de-là
il fut envoyé aux Tours noires , où il finit miferablement fes
jours.
Dragut ne prit la route de Conftantinople , qu'afin de hâter par fa préfence le départ de la flotte qu'on équipoit, pour fe venger de la piife de Mehedia. ^ Le Bâcha Sinan , Général de cet armement , revenu depuis peu de Perfe avec le chagrin d'y avoir mal réùflfi , voyant que la trêve faite avec Soliman fon maître avoit été violée par le roi Ferdinand en Hongrie, & par l'Empereur en Afrique, réfolut de ne pas attendre qu'el- le fut expirée , pour venger le Grand Seigneur. Cette flotte étoit compofée de cent douze galères , de deux grands vaif- feaux, d'une galliote , de trente flûtes , ôc de quelques brigan- tins , avec douze cens foldats. Sinan avoit pour Ucutenans Dragut 6c Sala Rais. Dès que l'on vit paroître cette armée navale fur la côte d'Italie , on trembla pour Malthe : cepen- dant Omedès, Grand- Maître de rOrdre,s'imagina que ce grand armement regardoit la Provence y ôc étoit deftiné pour le fer- vice du roi de France , qui appuyé d'un fi puiflant fecours > pourroit faire de nouvelles entreprifes fur l'Italie, ôc y déclarer la guerre à l'Empereur. Soit qu'il le crut fincerement , foit que dépourvu de tout ôc n'ayant aucune reffource , il crût devoir parler ain(i, il eft certain qu'il ne fe donna aucuns mouvemens pour fortifier fon Ifle , ôc fe pourvoir de foldats ôc de vivres; ôc quoiqu'il ne pût ignorer que Sinan avoit pris la route de Sicile ) ôc demandé au Viceroi la reftitution de Mehedia , de Monafter , ôc de Soufa , il prétendit que le Bâcha ne faifoit ces démarches , que pour mieux couvrir fes deffeins, ôc perfifta avec opiniâtreté dans fes fentimens.
Comme le Bâcha fe plaignoit de la rupture de la trêve , ôc
rompre la trêve avec fa Hautefle , il avoit crû devoir pourfuivre un pirate tel que Dragut. Soliman fut fort irrité de la fierté' de cette reponfe. Comme il regardoit les chevaliers de Malthe com- me des corfaires , il voulut auffi rendre la pareille à l'Empereur; en ordonnant à Dragut de les aller attaquer dans leur ille , & à Tripoli.
I Soliman avoit envoyé à ce fujet un Chiaoux à Charle V. pour lui de- mander la reftitution de Soufa, de Mo- nafter & de Mehedia. Charle répondit que ces villes étoient delà dépendance du royaume de Tunis , qui relevoit de la couronne de Caftille ; qu'il avoit en cela exercé fes droits de haute fouve- raincté j que d'ailleurs, fans vouloir
D E J. A. D E T H O U , L I V. VII. 63
préteiidoit que les villes qu'on avoit prifes fuflent rendues à Soliman , le Viceroi répondit , que la trêve avoit été violée par Henri IL Dragut , & non par l'Empereur , qui avoit été en droit de pour- 1 ^ ç i . fuivre un Corfaire^ qui l'avoit attaqué le premier^ &. de repren- dre des villes injuHement ufurpées , afin de les rendre à ceux qui étoient fous fa protetlion. Sinan , qui ne cherchoit qu'un fpécieux prétexte pour commencer la guerre , parut irrité de cette réponfe , ôcHtune defcente en Sicile. Après s'être feule- ment montré à la vue de MeiTine, il fit un mouvement du coté de Catane , qui fembloit annoncer qu'il avoit deflein de l'afiiéger. Il alla enfinà Augufla^ ville que l'Empereur Frédéric IL avoit fait bâtir l'an 122p. dans une péninfule au delTus de Syracufe. Il commença par fe rendre maître de la citadelle , & il le fut bien-tôt après de la ville, qu'il pilla ôc brûla le 17 de Juillet. sinanBndi De-là il alla à Malthe , à la faveur d'un petit vent , & il attaque riiie entra dans le port , qui touche prefque à celui qui effc au pied ^'^ Maithc. du Château, l'un ôc l'autre n'étant féparez que par une petite colline, fur laquelle eft aujourd'hui le Fort Saint- Elme '. L'ef- froi qu'infpira fon arrivée fut d'autant plus grand , qu'elle étoit, pour ainfi dire, imprévue, par la faute du Grand- Maître, qui avoit toujours foûtenu que cette armée navale étoit deftinée pour aller à Toulon, ôc qu'elle n'avoit côtoyé la Sicile du côté du midi , que pour abréger fon chemin. Tout étoit faifi de crain- te j on ne voyoit de tous cotez que des gens occupez à fefau- ver avec ce qu'ils avoient de plus cher. Il n'y a que deux villes dans rifle ^. Celle qui eft au pied du Fort ne paroiffoit pas pouvoir être déftsnduë , à caufe des collines qui l'environnent de tous cotez. L'étendue de ces deux villes éloignées l'une
I Le Fort S. Elme , ainfî appelle par corruption, pour le Fort S. Anfel- me.
X La première eft la cite' vieille ap- pellée Cittàvecchia , qui eft au milieu de Tille & eft iefiege deTEvêque. La fé- conde s'appelle Malthe , &eft aujour- d'hui la capitale de Tifle. Le Grand- j Maître de la Valette fit bâtir en ;
commande l'entre'e des deux ports , c'eft-à-dire du grand port & du port de Marfamouchet , fepare's l'un de l'autre par une petite colline. Cette ville eft aujourd'hui fi bien fortifie'e , qu'elle brave toute la puifTance de l'Empire Ottoman. Lorfque Sinan fit cette def- cente dans rifle de Malthe , il n'y avoit que vingt ans ou environ que les Che-
ij66- ce qu'on appelle la Valette , : valiers de S. Jean de Jerufalem pofTe
qui fait partie de la ville de Malthe. . doient cette ifle , qui après la prife de
JLe fort Saint Elme qui eft à la poin- celle de Rhodes , leur fut inféodée
te de cette ville du côté de la mer, | par l'Empereur CharleV. en 1550.
^4 HISTOIRE
de l'autre de fix milles , ne pouvant contenir les peuples qui Henri IL accouroient en foule pour s'y réfugier , ceux qui ne pouvoient y j r- r- I ^ trouver d'azile , fe rend oient au Fort. Mais comme ce Fort fuf- fifoit à peine au logement des Chevaliers & des foldats, on étoit contraint d'en interdire l'entrée aux Infulaires , 6c de les laifTer expofésaux injures de l'air, ôc aux ardeurs de la canicu- le. Les Chevaliers avoient d'ailleurs à foûtenir, avec les tra- vaux de la guerre , les mauvaifes odeurs qu'exhaloient les ex- cremens. Les ennemis , après avoir fait beaucoup de butin , ôc amené fur les navires ou enterré le bétail y voyant que quel- ques-uns de leurs foldats qui s'éroient trop avancés dans l'ifle^ avoient été furpris dans des chemins étroits , que les Infulai- res font dans l'ufage de border de murailles féches , confidé- rant d'ailleurs que le Château très-fort par fa fituation n'étoit pas facile à prendre , s'avancèrent dans la campagne y Ôc allè- rent attaquer la ville qui eft à fix milles de la mer. Ils formè- rent leur attaque du côté du Levant , où les fauxbourgs font éloignez de la ville <i'environ la portée d'une Coulevrine. I! n'y avoir encore eu que de petits combats , lorfque Sinan fit attention , que deux parties de la ville étoient bâties fur un rocher, ôc que la troifiéme , quoiqu'elle parût d'un abord rude ôc difficile, formoit néanmoins une pente, qui fe temû- noit imperceptiblement en une vallée, entourée d'une mon- tagne efcarpée de tous cotez , dont le fommet étoit de niveau à la ville. Jugeaiu donc que cet endroit t qui n'étoit muni ni de tours , ni de baftions , devoir être le plus foible , il ne balança pas à faire difpofer fes batteries pour l'attaquer. Geor- ge Adorne commandant de la place, qui remplilToit fon de.- voir en grand Capitaine , n'ayant qu'un petit nombre d'ha- bitans pour féconder fes efforts , craignit que l'ennemi , en re- doublant les fiens , ne le réduisît bien-tôt à fe rendre. Il envoya donc demander du fecours au Grand -Maître. Le comman- deur Nicolas Durand de Villegagnon , depuis peu revenu de France , qui avoir entrepris vainement de réformer l'idée du Grand- Maître touchant la flotte du Turc , fut envoyé au fe- cours d' Adorne avec fix autres Chevaliers feulement. Quel renfort, fi les Turcs avoient fuivi leur projet!
Cependant les afiîégez , fans perdre de tems , réparèrent la muraille à l'endroit le plus foible , pratiquèrent un foffé de
dix
DE J. A. DE T H O U , L I V. VIL <^y
dix pieds de profondeur fur feize de largeur , Ôc élevèrent ' *
fur fon '^bordle plus éloigné une muraille de pierres féches , de Henri II- trois pieds feulement de hauteur , pour éviter qu'elle necom- i c ç i. blât le foffé par fa ruine , que le canon pouvoir caufer. Aux deux extrêmitez de ce foffé , ils abbattirent des maifons à moitié , ôc les remplirent de terre , pour former deux baillons , fur lefquelsils placèrent du canon, à deffein de pouvoir fans danger battre l'ennemi en flanc , prévoïant que s'il détrui- foit la muraille , il franchiroit le foffé. Mais les Turcs étoient dépourvus des machines néceffaires à rouler leur canon i & pour en conftruire il falloir untems confidérabîe. Ils firent d'ail- leurs attention , qu'étant éloignez de leurs vaiffeaux , où ils n'a- voient laiffé que peu de foldats y ils avoient à craindre l'ar- rivée de la flotte de l'Empereur , qui trouvant la leur fans dé- fenfe , pouvoir aifément l'attaquer ôc la prendre ; ôc que fi en ce cas ils entreprenoient de défendre leurs vaiffeaux , ils di- viferoient leurs forces, ôc feroient peut-être contraints de fuir, ôi: d'abandonner honteufement leur canon. Sinan, après avoir sint^n levé pendant quelques jours refléchi fur ces inconveniens , fe mit le fiege & le à ravager le pays , ôc y mit tout à feu ôc à fang. Il fit enfuite ^^'^^ ^^'^"^* tranfporter fon canon fur fes vaiffeaux , qu'il alla rejoindre avec fes troupes , ôc mit auffî-tôt à la voile. Il fe rendit d'a- bord à Tifle du Goze., éloignée d'une lieuë ôc demie de Mal- îhe, du côté du Couchant. On avoit agité auparavant à Mal- the , quel parti feroit le plus avantageux , ou de défendre cette ïrte, ou de l'abandonner. Plufieurs opinèrent pour l'abandon- ner. Mais le Grand-Maître qui ne penfoit pas que l'ennemi eût des deffeins fur Malthe , fut d'avis de la défendre , ôc prétendit en même tems qu'il étoit inutile d'y envoyer des troupes; que lafortereffe, élevée fur un roc efcarpé ôc inac- ceffible de toutes parts, n'avoit befoin,pour réfifter aux atta- ques d'une nombreufe armée, que de peu d'hommes ; que les Infulaires pourroient s'y retirer; qu'il n'étoit point de danger que l'on ne bravât, lorfqu'il s'agiffoit de conferver fa patrie, fa famille Ôc fes enfans > qu'il comptoit beaucoup fur la va- leur du Gouverneur de l'Ille , qui étoit Efpagnol ; qu'on étoit encore incertain , fi la flotte des Turcs iroit attaquer cette Ifle ; qu'il y avoit enfin de la foibleffe ôc de la lâcheté à s'al- larmer fur un fimple b^uit , ôc de vouloir abandonner l'ifle , fans Tom> IL I
v^
€6 HISTOIRE
"»^»»i confiderei* que c'étoit ruiner le peuple du Goze , 6c deshonorer Henri IL l'Ordre. Les Infulaires le voyant donc fans efpérance de fe- j ç. ç j^ coursj amenèrent à Malthe fur deux barques leurs femmes , leurs enfans, & les vieillards de l'Ifle. Mais le Grand-Maître, informé de leur arrivée, ordonna qu'on les renvoyât auiïi-tôt, afin, dit-il, que latendreffe ôc la pitié infpirât plus d'ardeur à ceux qui com- battroient , 6c \qs animât , par la vîië du danger où étoit leur famille, à défendre l'Ifle avec plus de zélé 6c de courage.
Les Turcs à leur arrivée commencèrent à battre avec vingt pièces de canon le Château, qui eft fur le bord de la mer. Sinsn atta- Ses murailles ébranlées par \çs décharges continuelles qu'el- gie 1 ifle du jgg effuyerent , étoient prêtes à tomber 5 mais la fituation du Château ne le rendoit pas moins inacceflible , 6c quand mê- me toutes les murailles euffent été abattues, il pouvoit encore braver les efforts des ennemis. Cependant Galatien de SefTa qui y commandoit , 6c fur qui Omedes comptoit beaucoup , apprennant qu'il n'avoit point de fecours à efperer , perdit courage. Envain les Infulaires l'exhortèrent à ne les point aban- donner , 6c à ne fe point laiffer abbattre 5 il fe retira dans fon ap- partement fans vouloir combattre , 6c fans fe mettre en peine de *CétoItun défendre le Château. Alors un A nglois^ d'une valeur extraor- Canonier. dinaire , encouragea les afïïégez par fon exemple , 6c fit fi bien que les ennemis furent contraints de s'éloigner; mais ce brave homme ayant été tué, fa mort rallentit l'ardeur qu'il avoir inf- pirée aux autres. On ne fongea plus qu'à capituler 6c à fe ren- dre , à condition que les Infulaires auroient la vie fauve. A ces proportions Sinan répondit, que puifqu'ils avoient attendu pour fe rendre, qu'on tirât le canon , ils ne dévoient pas prétendre à cette grâce. Il exigea donc qu'ils fe rendiffent à difcretion 3 mais il fît efperer qu'il agiroit avec douceur. Le Gouverneur demanda qu'on exceptât deux cens perfonnes 5 elles furent ré- duites à quarante 5 on fe rendit , 6c les portes furent ouvertes. Un Sicilien , du nombre des affiégez , préférant la mort àFefcIa- vage , 6c étant au défefpoir de s'y voir réduit , fçut s'en affran- chir, 6c en garantir fa famille, par un action barbare. Il avoit fixé fon féjour dans cette Ifle , s'y étoit marié , ai avoit deux filles de fa femme : Voyant qu'elles alloient perdre leur liberté 3 il les perça de fon épée , 6c les tua. Leur mère, attirée par leurs cris 3 accourut ôc eut le même fort 3 mais pour ne leur pas
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furvivre, ôc venger la mort qu'il venoitde leur donner, il s'arme auffitôt d'une arquebufe 6c d'un arbaletre, ouvre la porte de Wq-vpi JT fa maifon i tue à coups de flèches deux Turcs qui accouroient " ^^ j pour la piller , à l'inftant met Tépée à la main , 6c pour cher- ^
cher la mort, fe jette au milieu d'une troupe de foidats Turcs , qui le percent de mille coups. Le nombre des prifonniers fut de fix mille trois cens perfonnes:le Château fut pillé, brûlé, 6c rifle rendue deferte. Sinan voulant faire voir qu'il étoit hom- me de parole , donna la liberté à quarante Infulaires 5 mais il choifit parmi eux quarante perfonnes accablées de vieillefîe 6c d'infirmitez. Le Gouverneur, qui fe plaignit de n'être pas de ce nombre, 6c qui reprocha à Sinan fa mauvaise foi, fut aufll- tôt dépouillé 6c mis à la rame. Le grand Maître ^ pour cacher la honte d'un fi malheureux fuccès , fit publier partout, que le Gouverneur avoir été tué d'un coup de canon , ôc que le Châ- teau s'étoit bien défendu , tant que ce Gouverneur avoir vé- cu i mais que les Infulaires , découragez par fa mort ^ avoient été contraints de fe rendre.
Après cette expédition , Sinan profitant de la faifon qui étoit favorable, fit voile en Afrique, dans le deflein d'afliéger Tri- poli ' , capitale de la troifiéme province du roïaume de Tu- Siège de nis, du côté de l'Orient. Au-delà de la rivière de Triton efl: ^"jf^^ff^', la ville de Capes , 6c entre le cap de Rufpine 6c celui de Ze- Chevaliers de the , on trouve la petite Syrthe , aujourd'hui appeiiée le Sec ^'^laichc. de Palo , où font les Ifles de Cherchene 6c de Gelve. Du cap de Zethe on va droit au vieux Tripoli , bâti vraifembla- - blement par les Phéniciens qui lui ont donné le nom d'un autre Tripoli ^ , qui eft en Syrie. La rivière de Cyniphe arro- fe cette ville, fuivant les tables de Ptolomée. Mais les Ara- bes , qui en firent la conquête , du tems du Caliphe Omar (qui
I. Cette ville prife en 1510. par les Efpagnols , fut cédée en 1 528. aux Che- valiers de Malthe. Les Turcs l'aiant prife en 1 55 1 . comme on va le voir ici, l'ont gardée fort longtems ; mais elle s'eft enfin fouflraire de leur domination, & s'eft érigée elle-même en Républi- que , fous le gouvernement d'un Chef qu'on nomme Dey , ôc fous la prote- ction du Grand-Seigneur , dont elle ne dépend que foibicmenr. Cette ville , comme l'on fçait , fut bombardée ôc
fort maltraitée par les François en i (?8 y. Depuis quelques années , elle a été me- nacée du même traitement fous le rè- gne de Louis XV. Pour s'en garentir , elle a envoyé demander pardon au Roi. 2. Outre ce Tripoli de Syrie , nom- mé par les Turcs Tarabolos-Scham , il y a encore un autre Tripoli en Natolic dans la province de Genech, ik. un au- tre aulfi en Nacolie dans la province de BoUi ; ce font deux villes fort pcy- te«.
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«- fut le fécond après Mahomet ) la détrui(îrent entièrement, après
Henri IL ^'^ avoir chafTé les Goths. Dans la fuite les Africains en bâ-
j ç ç j^ tirent une autre, près des ruines de l'ancienne, qui porte le
même nom, ôc qui efl: celle , dont nous parlons. De- là la
grande Syrte s'étend jufqu'aux bords du cap Mifurato.
Depuis ce tems-là Tripoli a toujours été fous l'obeifTance du roi de Tunis, ou foumifeà des Gouverneurs, qui fe font quelquefois révoltés ; ce qui arrive fouvent en ce pays-là. Enfin Pierre Navarre, qui s'attacha depuis à la France , ayant pris Bugie ' l'an ly.io. & voulant préferver fes troupes de la pefte qui regnoit dans cette Ville , envoya à Naples Diego de Valencia avec deux navires chargés de foldats 5 pour lui il alla dans l'Ifle de Pantalarée, avec le refte de fon armée, qui étoit de quinze mille hommes , ôc après y avoir reçu les vi- vres ôc les munitions que Diego lui avoit amenés , il pafla en Afrique; là un Vénitien nommé Vionello, qui connoiffoit parfaitement Tripoli , à caufe du grand commerce de Venife avec cette Ville, lui perfuada de l'attaquer. Pierre Navarre mit à la voile , fit une defcente fur la cote de Tripoli , battit l'ennemi , ôc fe rendit maître de la Ville. Six mille Maures périrent dans cette attaque , ôc plus de quinze mille furent faits prifonniers: le Gouverneur ou Seigneur de la Ville, fes fem- mes , ôc fes enfans fe trouvèrent du nombre •> on les conduifit fous bonne garde en Sicile , ôc peu après l'Empereur leur donna la liberté.
Cette Ville; après fa prife, fut détruite, ôc l'on ne confer- va que le vieux Château ; les Impériaux en firent conftruire un neuf auprès du port , ôc y relièrent en garnifon , jufqu'à ce que les Chevaliers de l'ordre de St. Jean de Jerufalem chaffés de Rhodes par Soliman , huit ans auparavant * , ob- tinrent rifle de Malthe de l'Empereur \ En leur faifant ce don^ il les obhgea de défendre Tripoli, qui n'eft éloignée de Mal- the que de deux cens cinquante-cinq milles. Les Chevaliers, incertains de la route que devoit prendre l'armée navale des Turcs , fe propofoient de fortifier cette ville , lorfque Jean
*Eiîi52z.
I. Ville & Port du roïaume d'Alger en Barbarie : elle donne fon nom au golfe de Bugie ; on croit que c'eft l'an- cienne Salda.
2. Elle leur fut inféodée l'an ij"?©. à condition de la défendre contre les Turcs , ainfique le Goze Se Tripoli.
DEJ. A. DE THOU,Lïv. VIL 6^
d'OmedesS leur grand maître, toujours obftiné , foûtlnt que
le fecours des payfans de Sicile envoyé par le Viceroi de j^enri IL
cette Ille, étant fuffifant pour garder Tripoli ^ il étoit inutile i r c i. '
de dégarnir Malthe de Chevaliers. Cependant l'Ifle du Gofe
fut prife , comme on vient de le voir j & la flote des Turcs ne
prit point la route de France , comme le Grand Maître l'a-
voit voulu faire croire. Il connut alors fon erreur , ôc fe repentit
trop tard de fon opiniâtreté.
AulTi-tôt que les Turcs furent débarquez , ils pointèrent tren- te-fix pièces de leurs plus gros canons contre le château , qui eft du côté du levant. Un chevalier de Dauphiné , nommé Valier% qui y commandoit, homme aufTi brave qu'expéri- menté dans le métier des armes , ôc qu'Omedes étoit forcé d'ef- timer^ malgré la haine qu'il avoit pour les François , ufa de toute la précaution que le peu de tems lui permit de prendre , il fit de fi folides réparations à la muraille, qui étoit terraffée de ce côté là , que tout le canon de l'ennemi ne put jamais l'abat- tre. Mais un fugitif de Cavaillon , du comtat d'Avignon , ôc fujet du Pape , homme connu par fes fourberies , ôc que le com- merce fréquent qu'il avoit avec les Maures avoit fait renon- cer à la religion Chrédenne , tira les Turcs de l'erreur où ils étoient. Ce fceleratleur fit connoître que leurs travaux étoienc inutiles ; Sinan par fes avis fit pointer le canon contre un pan de la muraille '•> oi\ fe renfermoient les viandes deftinées pour la table du gouverneur 5 cet endroit , qui n'étoit point terrallé , ne tarda pas à être abattu. Valiers'appercevant alors que la frayeur s'emparoit déjà de fes compagnons^ envoya le chevalier de Poifieu, qui étoit François ôc très-brave, pour les raffurer, ôc pour leur reprefenter , que la brèche n'étoit pas Ci grande , qu'elle ne pût être aifément réparée ; qu'il s'agifibit de ne fe point bif- fer abattre ; & que rappellant leur courage y ils auroient aiïez de force pour s'oppofer aux efforts de l'ennemi. Les chevaliers Ef- pagnols furent fourds à fa voix ; le danger leur paroiifoit prelTant : ils vouloient promptement le prévenir , ôc pour rendre la va- leur de notre nation fufpetle , ils difoient que leurs intérêts ôc les nôtres étoient bien différens , ôc qu'étant tous les jours aux
q.. II étoit de la langue d' Arragon , 8c avoit perdu un œil au fie'ge de Rho- des. Ce fut un homme interelTe , par-
tial , & fort dur.
1 II étoit de la langue d'Auvergne ÔC Maréchal de l'Ordre.
lii;
70 HISTOIRE
I mains avec les Turcs , leur perte étoit certaine , s'ils differoient
Henri II ^ ^^ rendre j que cela au contraire étoit indifférent aux Fran- ^ - - j cois j qu'étant alliez des Turcs 3 ôc ayant des vaifTeaux mêlez avec ceux du grand Seigneur, ils avoient une retraite aiïuréej que fur cette confiance il convenoit au chevalier de Poilieu de faire parade de bravoure j que le tems qu'ils avoient pour fe déterminer étoit court j que fi on le laiffoit écouler fans fe ren- dre , ils ne feroient que différer un peu leur efclavage , qu'ils ne pouvoient éviter, puifqu'il n'y avoit nulle apparence qu'on leur envoyât du fecours. C'eft ainfi que s'exprima un officier Ef- pagnol. Le Chevalier de Poifieu , qui ne pût l'entendre fans beaucoup fouffrir , fortit brufquement de l'affemblée , ôc alla fe renfermer dans fa maifon.
Cela fe paffa peu de tems après le départ de Gabriel d'Ara- mont, qui avoit paffé à Malthe accompagné de Seurre & de Co- tignac, en allant par ordre de la Cour de France à celle de Conf- * En qualité tantinople ^. La même route qu'il prit pour revenir , fur la fin dcurduRoià de l'année, mit d'Omedes à portée de lui faire le récit de ce la Porte. qui s'étoit paffé à Malthe ôc au Goze: d'Aramont , après l'a- voir écouté, l'affura de la bonne volonté que le Roi fon maî- tre avoit pour un Ordre fi utile à toute la Chrétienté, & lui ajouta qu'il avoit un extrême regret de n'être pas arriyé plu-' tôt; mais qu'une maladie l'avoit contraint de refteren chemin. 0, Vous êtes affez tôt arrivé, lui réphqua le grand Maître, en 3> l'interrompant , fi vous voulez bien , fans négliger vos affai- 3' res, paffer jufqu'à Tripoli 5 la perte de cette ville eft prochai- M ne j vous pouvez l'en garantir, ôc en faire lever le fiége en 35 interpofant l'autorité du Roi , ôc vous fervant du crédit que 35 vous avez fur Sinan ôc fur Dragut. Faites cette démarche j je a' vous en conjure au nom de Jefus-Chrift , ôc du Roi votre => maître, qui, comme vous venez de nous en affurer, nous 3' honore de fa protedion : différez votre départ ; facrifiez quel- « ques jours pour un Ordre qui confervera un éternel fouve- 07 nir de vos fervices : ce que vous ferez pour lui tournera à 3» la gloh'e ôc à l'utilité du Chriftianifme \ hâtez vous donc de » nous délivrer de fennemi redoutable qui nous menace : par o> une fi belle attion ^ outre le plaifir de l'avoir faitCj vous éter- iç>niferez la gloire du Roi très-Chrétien.
D'Aramont , quoique déterminé à partir , attendri par une
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prière fi vive , ne put fe défendre d'accorder une chofe qu'il comprit devoir lui être très-glorieufe , ôc même agréable au Henri Iî Roi fon maître 5 ainfi , fans différer ^ il s'embarqua fur un bri- j r ç i gamin , qui le conduifit à Tripoli. Tout étoit prêt pour com- mencer le fiége , lorfqu'il y arriva ; mais ni les prierez ni tout l'art qu'il employa , ne purent fléchir le Bâcha , qui s'excufa fur l'engagement que les Chevaliers avoient contradé y après la pri- fe de Rhodes , de ne jamais porter les armes contre les Turcs ' 5 qu'au mépris de leur ferment, ils avoient toujours été prêts à le faire , dans toutes les guerres de l'Empereur contre le grand Seigneur 5 que nouvellement encore ils avoient troublé Dragut dans le fiége de Mehedia 5 que le grand Seigneur , pour fe venger, les vouloir chafler d'Afrique 5 qu'il n'avoitarmé une fi nombreufe flotte qu'à ce defiein , ôc qu'enfin il ne pouvoir, à la confidération de qui que ce fut, fe difpenfer de fuivre les volontez de fon Maître. D'Aramont voyant le Bâcha inflexi- ble ) réfolut de continuer fon voyage , ôc d'aller promptement demander à Soliman ce qu'il n'avoir pu obtenir de fon lieu- tenant : mais Sinan s'oppofa à fon départ , ôc l'obligea de refter à bord avec les François j pour être fpedateur du fuccès de fon entreprife.
La quef